Être payé pour faire la queue : le bon filon italien

Article publié le 18 mai 2016
Article publié le 18 mai 2016

« Faire de nécessité vertu » : c’est probablement la maxime qui a inspiré Giovanni Cafaro, l’inventeur de ce nouvel emploi, pendant qu’il faisait la queue pour payer une facture... Mais en quoi consiste le nouveau métier de professional line sitter ?

La capacité à transformer un problème en une solution est une qualité inestimable que peu de personnes possèdent. Mais elle est sûrement dans les cordes de Giovanni Cafaro, le premier professional line sitter italien. En gros, Giovanni est payé pour faire la queue pour les autres. Promis, ce n’est pas un poisson d’avril. Bien au contraire, il s’agit bel et bien d’un vrai travail, réglementé par une convention collective et pour lequel il faut justifier d’une facture. En quoi consiste le « nouveau » métier de professional line sitter ? Faire la queue pour les autres, ni plus ni moins.

400 heures par an à faire la queue

Giovanni Cafaro a eu cette illumination deux ans plus tôt alors qu’il était à Milan et faisait la queue pour payer une facture. Comme lui, ce même jour, des millions de compatriotes faisaient également la queue. En attendant, l'Italien de 42 ans a eu cette pensée fulgurante : « J’ai pensé que je pouvais faire la même chose pour les autres », a-t-il déclaré au magazine d'actualité hebdomadaire britannique The Economist. C’est ainsi que Giovanni, au chômage à l'époque, a décidé sur son temps libre de commencer à distribuer des prospectus où il proposait ses services. En tractant, il réunit des dizaines de clients, dont plusieurs entreprises qui ont pensé faire appel à ses services de façon à pouvoir permettre à leurs employés de se consacrer à des activités plus productives.

Codacons, une association de défense des consommateurs conforte l’initiative de Giovanni Cafaro : l’association a estimé que les Italiens perdent en moyenne 400 heures par an à faire la queue. Et comme on le sait, le temps c’est de l’argent, on considère que ces heures ont une valeur qui avoisine les 40 milliards d’euros. Par ailleurs en 2015, l’Istat (l’équivalent de l’INSÉE, ndlr) a publié une étude selon laquelle entre 2003 et 2013 toujours plus de personnes ont dû attendre au moins vingt minutes avant de pouvoir signer des papiers.

Une profession réglementée

Le travail de Giovanni Cafaro n’est en réalité pas une nouveauté, puisque des personnes aisées ont depuis toujours embauché quelqu’un qui passait des minutes ou des heures interminables - pour envoyer un colis, payer une facture ou avoir affaire à de gentils employés de guichet des mairies - à faire la queue. L’innovation réside plutôt dans le statut juridique. Les personnes qui sont intéressées, font preuve de beaucoup de patience et ont quelques heures de libres. Le contrat standard d’un professional line sitter prévoit un salaire minimum brut de 10 euros de l’heure ainsi que la couverture d’assurances contre les accidents du travail « dans l’hypothèse où un professional line sitter glisse dans les escaliers au sein d’un bâtiment public », explique l’inventeur. « J’ai voulu réglementer la profession avec un contrat national afin que chacun puisse connaître les droits, les devoirs et les modalités pour bénéficier du service », a précisé Giovanni Cafaro. « On peut régulièrement faire appel aux professional line sitter pour une heure, un jour, une semaine ou un mois, ou on peut aussi choisir de les embaucher avec un contrat à durée indéterminée avec une fiche de paye régulière, les heures supplémentaires et les jours fériés. » Giovanni Cafaro est titulaire d'une licence en sciences de la communication et un master organisation des entreprises et ressources humaines qu’il a effectué à l’Université Bocconi de Milan.

Des extracteurs de jus au smartphone dernier cri

La profession a commencé à rencontrer du succès et Giovanni Cafaro a donc pensé que le moment était venu de faire connaître son invention. L'ancien chômeur a donc créé des cours de formation : il suffit de passer 5 heures sur Skype pour devenir de parfaits professional line sitters. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces cours ne sont pas du luxe. Ce n’est pas chose facile d’apprendre les exigences des administrations centrales et des collectivités locales à propos des documents, des signatures et des charges, comprendre quelle file est la bonne, les formulaires et savoir quand une procuration est nécessaire. Irene Xotta fait partie de ceux qui ont parié sur cette nouvelle profession. Elle a raconté son expérience au quotidien Corriere della Sera : « J’étais au chômage et j’ai su que Giovanni Cafaro proposait des cours pour connaître tous les secrets de cette nouvelle profession, je me suis donc inscrite : en tant que profane je n’imaginais pas que c’était si difficile de se frotter à ces tâches bureaucratiques ». Mais nonobstant les difficultés rencontrées les premiers temps, les clients ont immédiatement afflués : « J’ai réalisé et distribué des centaines de prospectus dans les boîtes aux lettres pour faire connaître mes services. À mon grand étonnement j’ai immédiatement été contactée pour aller chercher des examens médicaux à Novare (nord-ouest du pays, ndlr). Ceci m’a donné l’enthousiasme nécessaire pour continuer et j’ai commencé à faire de la pub sur un site internet et les réseaux sociaux ». Comme le rappelle la nouvelle professionnal line sitter « par chance, en Italie, les files d’attente ne manquent jamais et pour une fois la bureaucratie tant détestée et décriée est devenue ma meilleure alliée : de plus en plus de personnes n’ont pas le temps et l’envie de faire la queue aux guichets et s’en remettent à moi pour aller à la banque, à la poste et à l’Agenzia delle entrate, c’est désormais mon pain quotidien ».

Irene explique que certains de ses clients font appel à elle juste une fois, mais d’autre décident de régulièrement la solliciter, aussi bien des personnes âgées que des professionnels très occupés. Si à la lecture de cet article, certains d’entre vous sont intrigués et envisagent sérieusement de devenir professional line sitter, les horaires de travail suivent les horaires d’ouverture des guichets au public, et le paiement est indexé sur le temps effectif passé à faire la queue. Mais Irene met en garde : « Parfois nous travaillons l’après-midi ou le soir afin de répondre aux requêtes de toutes sortes qui nous parviennent ». « Un professionnel des queues » ne se rend pas seulement au bureau, à la poste et à la mairie, mais il se rend aussi disponible pour aller acheter des billets de concerts, de manifestations sportives, d’expositions ou pour satisfaire d’autres nécessités étranges. « On m’a demandé d’acheter des extracteurs de jus sur Internet, ou de faire la queue à l’aube pour acheter le dernier modèle d’un smartphone parce que le client voulait être un des premiers à l’avoir mais n’avait pas le temps de l’acheter : c’est un métier qui ne laisse pas place à l’ennui », confie Irene.

En d’autres termes, faire de nécessité vertu en travaillant « à temps perdu ». Il n’y a pas à dire, ça fonctionne.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Florence. Toute appellation d'origine contrôlée.