Être jeune, grec et juif : je me bats donc je suis

Article publié le 10 mai 2016
Article publié le 10 mai 2016

À Athènes, une petite communauté juive est déterminée à lutter pour soutenir une tradition vieille de 2000 ans. Dans le contexte d'austérité et de changement politiques actuels, la jeunesse grecque pratiquante est confrontée à une nouvelle vague de problèmes. Et malgré la hausse de l'émigration, la ville accueille de jeunes actifs, dont le rabbin d'Athènes âgé de seulement 26 ans.

Syntagma Square, le site qui fut témoin des nombreux bouleversements au centre d'Athènes, est étrangement calme en ce jeudi matin. C'est ici que je rencontre Dimi, qui a accepté de me montrer les points de repère juifs de la ville. Né en Israël d'une mère franco-grecque et d'un père grec, Dimi a emménagé à Athènes à l'âge de 7 ans. Maintenant âgé de 24 ans, il vit en Italie depuis 2011.

Nous sommes en février, mais le soleil méditerranéen tape déjà sur les ruines du Parthénon, construit quatre siècles avant J.-C. Moins de 100 ans après, les premiers juifs romaniotes arrivaient en Grèce. Aujourd'hui, ce sont les juifs séfarades, ayant fui l'inquisition espagnole vers la Grèce, qui domine la communauté d'Athènes. 

L'avant et l'après

Au fur et à mesure que nous nous éloignons de l'Acropole, les pubs et les boutiques de souvenirs se font de plus en plus rares. C'est ici que l'on trouve l'Étoile de David de la ville, sous forme de mémorial envers l'Holocauste, inauguré seulement en 2011. « Enfin ! » s'exclame Dimi. Athènes fut la dernière capitale de l'UE à rendre officiellement hommage aux victimes de l'Holocauste, qui a décimé près de 87 % des juifs du pays.

Le Musée juif de Grèce, non loin du Parc de Syntagma, donne une estimation de la communauté juive grecque : elle avoisinait les 78 000 membres avant la Seconde Guerre Mondiale. La plus grande communauté se trouvait à Thessalonique et 97 % d'entre eux sont morts. Ceux qui ont pu retourner chez eux ont vu leur vie chamboulée.  Seuls cinq juifs sont parvenus à regagner l’île de Kos, dont la grand-mère de Dimi, et l'un de ses cousins a survécu en s'enfuyant de l'île à la nage, pour arriver à Chypre.

Le musée est conçu autour d'une cage d'escalier hexagonale, plaçant l'Holocauste en son centre. Le réceptionniste nous explique que c'est intentionnel, pour mettre en lumière la profondeur et la variété de la culture juive avant et après l'occupation nazie.

Athènes est dès lors le point d'ancrage pour la communauté juive de Grèce, qui tente de se reconstruire. Pourtant Dimi raconte que beaucoup ignore ce fait : « Pour certains, il n'y a pas de juifs en Grèce... Excepté à Thessalonique peut-être ». En discutant avec de jeunes grecs, j'ai pu constater leur surprise en aprenant qu'Athènes avait sa propre synagogue - et pas moyen de la trouver sur Google Maps !

La communauté est soumise à des mesures de sécurité très strictes - une étape nécessaire due au risque antisémite qui plane. Il y a peu, le mémorial a été vandalisé avec un slogan mettant en avant le mouvement Aube Dorée, le parti d'extrême droite connu pour son racisme et sa vision xénophobe.

« Nous voulons moderniser cette tradition »

En Grèce, qui est constituée d'environ 98 % de grecs chrétiens-orthodoxes, la communauté juive doit se battre pour rappeler au peuple qu'elle existe. Dimi m'explique : « Il y a un gros problème d'identité, c'est une immense crise à gérer pour la synagogue ».

Pour atténuer le problème, Athènes fait appel à Chabad, une organisation internationale mise en place pour aider les synagogues du monde entier à diffuser des programmes de sensibilisation et à se connecter aux communautés internationales.

La visite de Dimi s'achève au premier restaurant casher de la ville, maison-mère du mouvement Chabad depuis 2011 - un grand pas depuis le petit appartement qu'ils avaient en arrivant. Dimi est impressioné par l'espace qui accueille aussi des épiceries casher. Un vaste progrès depuis qu'il a quitté la ville.

Dans certaines parties de la ville, là où les embouteillages de taxis jaunes délimitent parfaitement ses rues quadrillées, on se croirait presque à New York. Quand Rabbi Mendel Hendel est arrivé de la Grande Pomme à Athènes il y a 15 ans, il a dû faire face à une rude mission. Contrairement aux enclaves juives de Brooklyn ou du Queens, les communautés athéniennes se sont éparpillées : 2 500 personnes seulement dans une ville de cinq millions d'habitants.

Il s'est montré à la hauteur du challenge. « Quand tu inspires quelqu'un, explique-t-il, cette inspiration s'accentue encore et encore. C'est tellement important dans une petite communauté. Il faut se rappeler que chaque personne a de la valeur. »

Maintenir les personnes, et particulièrement les jeunes, impliquées dans les traditions religieuses est devenu plus compliqué. « Ces quatre dernières années furent un vrai challenge », admet Hendel. En Grèce, les jeunes ont commencé à chercher à l'étranger, suite au manque d'opportunités. Cette exode de la jeunesse n'est pas un fait unique à la communauté juive, mais il amplifie la difficulté de maintenir impliquée une génération juive plus jeune dans ce mode de vie.

« Nous voulons ancrer la religion dans l'ère moderne, et qu'ils la trouvent pertinente », explique-t-il. Cette modernité se ressent jusque dans ses méthodes : Hendel conduit un atelier hebdomadaire via Skype, rejoint par de jeunes citoyens d'Athènes, ou même de plus loin. Un expatrié participe régulièrement à ses cours depuis Israël.

L'arrivée d'un nouveau rabbin en 2015 a aidé à booster la sensibilisation de la jeunesse. Rabbi Gabriel Negrin, lui-même grec, a tout juste 26 ans. Je suis convié à le rencontrer au restaurant pour le repas du Shabbat le vendredi soir, mais Hendel me rappelle qu'en ce jour de repos, les pratiquants juifs s'abstiennent de toute forme de travail créatif, y compris la prise de note ou l'enregistrement. Pour un journaliste de terrain, ça se complique ! 

Shabbat shalom

Le soir suivant, j'arrive tôt au restaurant, et pourtant il y a déjà un petit groupe d'hommes s'enthousiasmant en chantant en hébreu. Quelques femmes et enfants sont assis çà et là sur les sofas et discutent. Bien que les tables soient pleines à craquer de nourriture, le restaurant est pour le moment presque vide. Conscient que je suis le seul homme sans kippa, j'attends l'arrivée de Hendel.

Il apparaît bien assez vite, semblant venir d'une congrégation de la synagogue. Pour l'occasion, il est vêtu d'un chapeau à large bord et d'un costume noir à pinces. Un jeune garçon court au-devant de lui, désireux de se joindre à la fête. Hendel me salue chaleureusement et me passe une kippa avant de me faire signe de m'asseoir. Au fur et à mesure que la pièce se remplit, je constate que peu de jeunes sont présents.

Pendant le dîner, comme dans la vie, les cultures juives et grecques se mélangent librement. Ragoûts casher et pains hallah sont servis accompagnés de salades grecques, d'aubergines farcies et d'Ouzo. Le Chabad accueille régulièrement des étrangers du monde entier en plus de ses habitués. Pourtant, il s'agit d'une réunion bien plus calme que dans certains endroits. « J'ai eu l'occasion de faire le Shabbat à Bangkok avec 500 personnes, dit un homme assis en face de moi. En Israël on peut être jusqu'à 2 000 participants. »

Un homme élégamment vêtu d'un costume gris égayé d'une cravate rouge s'installe à mes côtés. Hendel nous présente, c'est alors que je réalise que c'est le jeune rabbin dont j'ai tant entendu parler. La conversation tourne autour de ses études en Israël, de l'attrait décroissant des jeunes pour la religion, et des problèmes que les touristes de passage en Grèce peuvent observer pendant le Shabbat. Et pendant toute la conversation, il passe aisément de l'anglais au grec ou encore à l'hébreu.

Les chants s'intensifient à chaque plat. « Ce n'est pas tout le temps comme ça », dit Hendel en rigolant. Il y a la visite d'un groupe d'Israël, et une jeune pop star israélienne en fait partie. 

« Il n'est pas vraiment pratiquant, m'explique Negrin, il n'était même pas à la synagogue. Mais à présent il est là, kippa sur la tête, et il connaît toutes les paroles des chants hébreux. S'il venait l'idée à un chanteur grec de faire ça, il ferait faillite du jour au lendemain. » Le rabbin aussi y va de sa contribution : en effet, il a étudié la musique en Crète avant sa formation rabbinique.

Son identité grecque se voit à ses choix musicaux, plus européens que les visiteurs israéliens. « J'ai une réunion avec Morphée », me dit-il à la fin du repas, faisant référence au dieu grec du sommeil, avant de me souhaiter Shabbat shalom.

« Personne ne vient juste pour allumer les lumières »

Le matin suivant, Negrin préside plusieurs offices à la synagogue. Je suis convié par Monis, ancien responsable d'un club de jeunes juifs et lui-même rabbin il y a 15 ans de cela. Il a arrêté sa « carrière » en 2002, suite à un manque de demandes. Maintenant, il travaille dans une maison de retraite. 

La sécurité vérifie mon identité avant que Monis m'entraîne à travers la porte principale. L'entrée des femmes se fait par une porte sur le côté du bâtiment pour rejoindre leur place à un balcon isolé. Monis salue presque tout le monde sur son passage. En dehors du rabbin et du hazan de la communauté, qui préside la cérémonie, je suis de loin la personne la plus jeune dans la pièce.

« Les jeunes s'inquiètent de leur sentiment d'existence, me confie Monis après l'office. Tout le monde ne croit pas que la solidarité de la communauté repose sur la synagogue. »

Personnellement, il trouve que la synagogue en est la clé de voûte. « L'histoire des juifs repose sur leur religion et leur religion sur leur histoire,  raconte-t-il. Mon père avait un numéro tatoué sur l'avant-bras gauche. Il est de mon obligation de vouloir que mon histoire continue. C'est pourquoi il est important de se rassembler. »

Et encore, se rassembler est une chose que la jeunesse gréco-juive sait très bien faire, même si ce n'est pas à la synagogue. La communauté juive de l'association qui regroupe la jeunesse athénienne tient un calendrier annuel d'activités socialisantes fourni, comme par exemple des événements ou des ateliers divers.

Sarina Mizan, 24 ans, est un membre actif de la communauté. « Nous essayons de mettre l'accent sur la religion d'une façon plus légère », explique-t-elle. Pendant Hanoucca, la jeune association assiste à des offices à la synagogue et les termine par un barbecue. C'est cet aspect social qui les motive à rester impliqués. Comme Sarina le souligne : « Personne ne vient juste pour allumer les lumières ».

Par contre, les questions d'identité sont de plus en plus difficiles à éviter, compte tenu de la montée du mouvement d'extrême droite sur le continent. Sarina a le sentiment que sans connaissances historiques ou politiques il serait difficile de participer aux débats - « pour sa propre protection » - comme elle le dit.

Beaucoup d’entre eux sont partis à l’étranger, que ce soit en Israël ou encore à Londres, Dublin et Paris. Malgré cela, ils restent impliqués. Au cours d'un récent Taglit (voyage éducatif de 10 jours promu par le gouvernement israélien et subtil mélange entre visites du pays, rencontres, découvertes et exploration de sa propre connexion avec la tradition et les valeurs juives), l'association a été autorisée à y inclure des expatriés. « Nous ne pouvions pas les laisser en marge », me confie Sarina.

Compte tenu de cette dispersion, elle pense qu'il est important de tisser des liens forts avec les communautés juives d'Europe. « Ils ont été confrontés aux mêmes problèmes par le passé, argumente-t-elle. Ils peuvent nous guider ». Et même s'il y a plus d'une voie à suivre, pour Sarina « l'important c'est que nous soyons tous amis ». 

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Cet article fait partie de notre série de reportages « EUtoo » un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.