Etrange cohabitation militaires franco-allemande à la frontière strasbourgeoise

Article publié le 11 mars 2009
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Article publié le 11 mars 2009
Le 7 février dernier, à l'occasion de la 45ème conférence sur la sécurité, Nicolas Sarkozy levait le voile sur l'arrivée prochaine de militaires allemands en France. C'est à Illkirch-Graffenstaden,  en Alsace, que 600 à 700 hommes de la Bundesweher formeront prochainement un bataillon à caractère opérationnel. Composée de compagnies de reconnaissance, d’infanterie et d'un état-major, cette formation relèvera de la Brigade franco-allemande (BFA). Signe fort de l'amitié franco-allemande qui a été le moteur de la reconstruction européenne après la Seconde guerre mondiale, ce rapprochement géographique d'entités militaires représente aussi un enjeu politique pour les deux nations. 

Brigade franco-allemande - Crédit photo France3 Alsace

Retour aux origines de la fraternité européenne

Au lendemain du « plus jamais ça », la France et l'Allemagne posaient les premières pierres de la  reconstruction européenne avec le traité de Rome, et faisaient de la relance économique une pièce maîtresse de la réconciliation. Chefs de fil des grands projets européens, la France et l'Allemagne, toujours, mettront l'Europe sur la voie de la défense commune en lançant la Brigade franco-allemande (BFA). Cette force militaire bi-nationale, souhaitée par Helmut Kohl et François Mitterrand en 1989, devait alors définitivement tourner la page de l'après-guerre.

Quel symbole plus fort, en effet, que celui de deux forces armées, jadis retranchées de part et d'autre de la ligne Maginot, unies derrière un même projet : l'Europe de la défense. En ce sens, la BFA est un beau modèle d'amitié franco-allemande. Cependant, qui aurait cru que 20 ans plus tard ce levier de l'Europe politique servirait à palier une crise … sociale et économique … aux enjeux plutôt nationaux ?

La France face à ses problèmes de restructuration

Car il faut bien le dire, derrière les élans dithyrambiques de Nicolas Sarkozy à Wehrkunde  le 7 février dernier, où il évoquait une « une démarche historique » et appelait à « être à la hauteur de ce qu'[avaient] fait nos prédécesseurs en matière d’amitié entre l’Allemagne et la France » , il y a la volonté d'apaiser certaines crispations. 

Crispations nationale tout d'abord: n'oublions pas que la France est en pleine restructuration de sa carte militaire. Ce nouveau plan de stationnement a fait beaucoup d'émules lorsqu'il a été adopté l'an dernier. La fermeture programmée de près de 80 bases a suscité l'émoi des syndicats et des élus locaux pour qui le départ de tout une garnison auraient des répercutions dramatiques sur l'économie et la vie locale.

Dans la Meuse, les premières voix se sont élevées à l'été 2008 avec le maire de Commercy, Bernard Muller, pour qui la dissolution annoncée du 8ème Régiment d'artillerie placerait sa commune de 7.000 habitants "dans une situation très inconfortable", puisque le départ des quelques 910 employés militaires et civils ne seraient pas compensé.

Camp de Bitche - 57°RA

Un reportage de 66 minutes diffusé sur M6 le 3 mars dernier est quant à lui revenu sur les événements de Bitche : la fermeture du 57ème Régiment d'artillerie stationné dans cette petite ville de Moselle est prévue pour 2010. Or, la cessation d'activité générée par ce départ aura des répercutions financières sans précédents dans de nombreux secteurs d'activité économique comme la construction, la vente et l'acquisition immobilière ou la restauration. Conséquence pour Edmond Stenger, maire communiste de la ville, une hausse du chômage et un risque de repli de la ville sur elle-même.

Quand la BFA fait de la gestion de crise en Alsace-Lorraine

Face aux pressions syndicales et au risque de voir le ministère de la défense s'embourber dans un bras de fer avec les élus locaux, et redoutant que ces coups médiatiques ne créent des précédents nuisibles à la conduite de son plan de restructuration, la « grande muette » est sortie du bois le 7 février dernier : « nous ferons venir la BFA à Bitche » a déclaré le ministre de la défense français Hervé Morin, soutenu par son secrétaire d'Etat aux anciens combattants, Jean-Marie Bockel.

Mais attention, pas question de tendre la perche aux syndicats déjà assez remontés comme ça en mettant  au chômage et en faisant déménager des civils et des militaires français pour y mettre des Allemands. Non. La composante de la BFA qui rejoindra la petite ville alsacienne est composée de militaires bien français. Inutile de dire qu'en terme d'affichage l'amitié franco-allemande pouvait rêver mieux.

Des gains pour l'Allemagne ?

Alors, pourquoi les Allemands jouent-ils le jeu ? Parce que l'Alsace, ce n'est pas n'importe où. Bitche est à quelque 5 km de Strasbourg... et de l'Allemagne. Il y a donc là une carte à jouer pour la coopération transfrontalière et l'Eurodistrict, grand chantier européen fermement porté par la chancellière Angela Merkel.

Depuis octobre 2005, l'Eurodistrict Strasbourg-Ortenau regroupe la communauté urbaine de Strasbourg et les cinq communes allemandes de Achern, Kehl, Lahr, Oberkirch et Offenburg. Dans la dynamique de la création d'un  groupement européen de coopération transfrontalière (GECT), le rattachement du 16ème bataillon de chasseurs français de la BFA  censé rallier Bitche sera l'occasion de tester, grandeur nature, un des grands projets d'urbanisme du GECT récemment approuvé par les députés strasbourgeois, à savoir le prolongement de la ligne D du tram de Strasbourg, en direction de la ville de Kehl, sur la rive allemande du Rhin. En tout cas espèrent-ils que le personnel de la BFA qui aura déménagé à la frontière strasbourgeoise utilisera ce nouveau réseau ferré pour retrouver leur famille le week-end et ainsi booster tout un projet. 

Allons donc, si tout le monde s'y retrouve ! En tout cas, voilà un bel exemple pour le nouveau paradigme géostratégique annoncé par le Livre  Blanc sur la défense et la sécurité nationale français de 2008: de la sécurité internationale née la stabilité nationale … à méditer.