« Et si ? » : l'humour existe aussi dans le drame

Article publié le 14 février 2012
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Article publié le 14 février 2012
Par Maeva Daycard « Avec des si, on coupe du bois ». Vous allez me dire, « elle est carrément absurde cette phrase ». C'est pourtant le crédo du dépositaire d'un style théâtral que Émilie Chevrillon et Coralie Maniez se sont proposées de revisiter aux Déchargeurs : Si & autres pièces courtes. J'ai nommé Eugène Ionesco.
L' endroit est charmant, la petite court qui mène au théâtre est pavée, en retrait, comme isolée du monde. Pour une salle telle que , c'est parfait. Celle-ci est exigüe, conviviale. Je me faufile, trouve une petite place au premier rang. Confortablement lotie, le spectacle commence. , metteur en scène et comédienne, débarque sur le plateau comme une hôtesse de l'air chevronnée, avec la gestuelle adéquate, elle nous fait gentiment comprendre que nous nous engageons dans une épopée loufoque et burlesque. «  »

Vicky MessicaÉmilie ChevrillonBonjour Jean-Marie, comment vous appelez-vous ?

Le spectacle commence par . Le maître de l'absurde prend vie à travers les quatre comédiens dont l' interprétation talentueuse lui fait honneur. L'air pincé-déjanté du professeur () est hilarant. En face de lui se trouve une équipe de choc, et , incarnant Jean-Marie et Marie-Jeanne. Tous deux affublés d'un bleu de travail, ils ont l'air d'ovnis, totalement hermétiques au savoir que leur professeur, tente de leur inculquer.. Ce sont deux grains de sable dans le mécanisme de l'enseignement rigide et propret du maître. Les rires fusent, les petits enfants assis à côté de moi trouvent leur bonheur.

Exercices de conversation et de diction française pour étudiants américainsPaul de LaunoyGuillaume CompianoAurélien Rondeau

« », disait . Bien joué! Le nouveau locataire, allégorie d'un monde oppressant et envahissant, se déroule autour d'une seule action : l'emménagement du nouveau résident, au 6ème étage de l'immeuble. Cet endroit prend peu à peu forme à la manière d'un puzzle géant. La carte du monde et ses cinq continents se dessinent progressivement. L'observation du public est testée, la curiosité face à une énigme, éveillée. Les deux metteurs en scène Émilie Chevrillon et proposent ici une mise en scène très bien ficelée, dont le dynamisme nous entraîne dans la déchéance du locataire, qui finit seul et enfermé dans sa maison-valise. En concierge infatigable et crispante, Émilie Chevrillon signe une jolie interprétation, nuancée et parfaitement maîtrisée, qui tient la longueur. Cette scénographie (C. Maniez et ) témoigne très bien de l'univers de l'auteur.

L'essence du théâtre, c'est le grossissement Eugène IonescoCoralie ManiezFaridge Akhounak

Celui-ci pensait d'ailleurs le décor comme le fondement de l'interprétation théâtrale. « ». On retient l'image amplifiée de la vie, celle qui permet de la prolonger, comme si le théâtre était la projection de la nature humaine, sa matérialisation. L'allusion récurrente aux marionnettes dans exprime cet esprit pantomime. Cette dernière petite courte pièce évoque la déshumanisation, la déconstruction. La comédienne est cachée derrière un fauteuil de couleur pourpre, seul son visage est visible, grâce à une ouverture à sa taille. Le reste de son corps est posé, offert aux trois hommes. Ceux-ci se jettent sur elle, se battent pour la séduire et finissent par la déchiqueter.

 Pousser nos décors au-delà des limites du vrai et de la vraisemblanceScène à Quatre

signe ici un théâtre d'engagement, alliant parole et allure clownesque. Les artistes soulignent la noirceur de la comédie et n'oublie surtout pas que l'humour existe aussi dans le drame.

La compagnie L'Obtus Obus

Prochaines dates : le 12 et 13 mai au Théâtre de l'Abbaye-Saint Maur  et le 14 mai à L'Agoreine-Bourg-la-reine

Photo : ©Alejandro Guerrero