Est-ce que tu parles Indien ?

Article publié le 11 novembre 2013
Article publié le 11 novembre 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Aap hindi bol jate hain? Est-ce que tu parles hindi? Dans le Sud de l’Inde, cette simple question peut être vue comme un acte de terrorisme linguistique. Le mélange coloré des dialectes indiens n’est pas simplement unique et assourdissant, il est aussi sujet à une récupération religieuse et politique. Mais il n’y rien de tel qu’une langue « indienne ». Pariez sur 400 et vous pourriez tomber juste.

 « Hindi ? Bien sûr que je parle hindi. Thum murkh ho. Que tu es bête ! » Tirant de façon détendue une autre bouffée de sa cigarette, Ajoy se moque à nouveau de la stupidité des Européens. Pour être tout à fait honnête, il parle bien plus souvent bengali, dans la mesure où sa mère vient de Kolkata (connue auparavant sous le nom de  « Calcutta »). Toutefois, il a grandi à Jharkhand et à Dehli et il peut donc parler également hindi.  « Enfin, il faut dire que mon niveau n’est pas très bon, se hâte t-il d’ajouter. Mais tu sais bien que l’anglais est ma première langue ». Lorsqu’il écrit, Ajoy utilise toujours la langue de Shakespeare et de Fitzgerald, faisant ressurgir toute la poésie et la romance des paroles des chansons américaines. Dans les rues de Dehli toutefois, il crie, rie et parle en Hindi comme si rien n’était. Et son accent ne sonne pas si mal à l’oreille d’une novice. Du moins, Ajoy prononce les T, d, th et D, qui me font parfois désespérer, aussi naturellement que quiconque. « Saab kuch clear hai ? »

Dis moi quelle langue tu parles et je te dirai qui tu es. En Inde, cette règle pourtant simple se révèle souvent fausse. Bien qu’une grande partie des langues parlées par les 1,2 milliards d’Indiens puisse être situées géographiquement, il vous faudra vraiment tendre l’oreille pour repérer un mot familier, dans cet inextricable réseau de plus de 4000 groupes ethniques, de peuples sans cesse mouvants et de multilinguisme. Tout d’abord, le nombre exact de langues indiennes : en 1961, l’Indian Census comptait 1 652 langues indépendantes ou « langues natales », mais en 1991, seules 1 576 étaient recensées.  Dans la mesure où les agents recenseurs classent souvent les dialectes comme des langues indépendantes, beaucoup de linguistiques internationaux, comme les chercheurs de SIL Ethnologue, supposent qu’il n’y a que 415 véritables langues. Dans leur enquête intitulée « People of India », l’Anthropological Survey of India a même réduit ce nombre à 325. Mais peu importe qu’il y en ait 1.600 ou 300, le fait est qu’il y en a beaucoup.

C’est pourquoi la question que pose souvent les Européens (“Est-ce que tu parles indien ?”) semble si drôle et peut souvent laisser votre interlocuteur perplexe. Est-ce qu’ils se réfèrent au langage quotidien du corps, aux hochements de la tête ou peut-être à l’hindi ? Quoiqu’il en soit, il vous serait difficile de trouver un Indien qui demanderait à un touriste d’Angleterre ou de France à quoi ressemble l’ « Européen ». « Bien sur qu’il n’y a rien de tel qu’une langue indienne », dit Ajoy en riant. Liées directement aux langues européennes, 73% des langues indiennes sont indo-iraniennes, 24% sont d’origine dravidienne et le reste appartient aux familles austro-asiatique, tibéto-birmane, européenne ou autre. Dans le groupe indo-iranien, on trouve l’assamais, parlé dans l’Etat de l’Assam, le bengali dans l’Ouest du Bengale et au Bengladesh, le marathi au Maharashtra ou l’hindi. Les langues dravidiennes les plus importantes sont le tamoul dans le Tamil Nadu, le télougou dans l’Andhra Pradesh, le malayalam dans le Kerala et le kannada dans le Karnataka. De plus, il ne faut pas oublier les nombreux Indiens qui parlent anglais, portugais ou français ; langues qui sont les reliques linguistiques de l’époque coloniale et qui sont plus communes que ce que l’on pourrait penser.

Dans l’ensemble, l’hindi est la langue la plus répandue parmi les langues indiennes. Sa zone de répartition, parfois surnommée la « ceinture hindi », s’étend de l’Ouest, depuis les déserts du Rajasthan, aux frontières Est du Bihar et du Jharkhand. Elle comprend de fait presque la totalité de la partie Nord et du centre de l’Inde. Une des raisons principale est le fait que « hindi » est un terme générique qui recouvre d’autres langues comme le râjasthâni, le bihari ou l’ourdou. Jusqu’à l’indépendance de l’Inde en 1947, l’hindi, l’hindoustani et l’ourdou étaient des noms interchangeables, qui désignaient une langue commune. Tandis que l’hindi se démarquait à travers une influence plus forte du sanskrit classique, l’ourdou ou l’hindoustani étaient plus proches du persan et de l’arabe. Néanmoins, ils ne furent considérés comme des langues distinctes qu’à partir de leur récupération politique et religieuse, qui a suivi la Séparation de l’Inde et du Pakistan. Même aujourd’hui, une personne du Nord de l’Inde et un Pakistanais peuvent se comprendre facilement. Leur seul souci sera l’écrit, puisque l’hindi est écrit en caractères dévanâgaris, à la manière du sanskrit classique, alors que l’ourdou utilise un alphabet arabe.

Est-ce que le multilinguisme ne témoigne pas d’une intelligence linguistique considérable pour beaucoup d’Indiens ? Ajoy, à nouveau, n’est pas d’accord. « Tu ne peux pas dire ça, beaucoup d’Indiens ne parlent qu’une seule langue et ils ne parlent pas si bien l’anglais. Pourquoi vous autres les Européens êtes si prompts à faire des généralisations ? » Toutefois, le multilinguisme est plutôt chose commune, puisque plus d’une poignée d’Indiens parle une langue dans son foyer, ainsi qu’une ou deux langues régionales et l’anglais. Mais ni le tamil, l’hindi ou le bengali ne sont parlés aussi largement que l’anglais.  C’est pourquoi l’article 343 section 1 de la Constitution indienne (1950) semble aussi peu compréhensible : « la langue officielle de l’Union devra être l’hindi,  dans l’alphabet devanagari ».

Mus par une conscience aigue de la nécessité d’unifier leur pays politiquement, ethniquement et religieusement, les pères fondateurs de l’Union Indienne ont trouvé refuge dans la force linguistique qui, depuis 1937, a parfois mené à l’éclatement de violents combats dans le Sud. Dans le Tamil Nadu, la clause de la langue a rencontré une résistance particulièrement sévère. Heureusement, les pères fondateurs se sont mis d’accord sur l’anglais comme seconde langue officielle, devenant de fait un prétexte bien apprécié dans certaines parties du Sud pour abandonner complètement l’hindi.

A un plus petit échelon politique, tous les Etats de l’Union peuvent choisir leur langue officielle. En tout, il y a 22 langues régionales reconnues par le huitième annexe de la Constitution Indienne qui est parfois célébré comme le symbole de la diversité colorée de l’Inde. « Thum samj ti ho ? » demande Ajoy en riant, alors qu’il essaie de répéter la phrase dans toutes les langues qu’il connait. « Do you understand ? ».

Alors que j’essaie, toutefois en vain, de prononcer les différentes consonnes et voyelles de Dal et dal, main et mai, Ajoy s’achète un autre paquet de cigarettes, interpelle en bengali un ami dans la rue, avant de demander, avec une assurance que seule la langue anglaise peut conférer : « Shall we take off ? » Nous nous rendons à un concert organisé par des amis, où les habitants de Dehli se mêlent à d’autres Indiens, Iraniens, Bangladeshis et aux étrangers. La plupart finissent souvent par passer à l’anglais ou à une autre langue, bien qu’ils continuent à parler l’hindi. Apparemment, ils n’ont jamais entendu parler de barrière linguistique. Toutefois, ce mélange ne devrait pas être malencontreusement assimilé à une seule langue indienne. Il s’agit plutôt d’un bon exemple d’un potentiel linguistique pluriel, à tout niveau. Saab kuch clear hai ?

Si vous apprenez l’hindi, le Bengali, le kannada ou le telugu, le dictionnaire en ligne atshabdkosh.com est d’une grande aide. Allez sur le forum pour obtenir les instructions pas à pas pour installer l’alphabet devanagari ou autre sur votre navigateur.