Espagnols de Bruxelles : et toi, tu repars quand ?

Article publié le 22 mai 2014
Article publié le 22 mai 2014

La crise éco­no­mique et le fort taux de chô­mage qui frappent l'Es­pagne ont poussé des mil­liers de jeunes à tra­ver­ser les fron­tières. Bruxelles les ac­cueille en leur don­nant des em­plois pré­caires, mal payés ou au noir. Reportage au sein d'un mirage.

« Tu restes jus­qu'à quand ? » C'est une des ques­tions que les jeunes, une fois dé­bar­qués à Bruxelles, en­tendent le plus. Ces jeunes qui pensent que la ca­pi­tale belge est un eldo­rado de l'em­ploi. C'est ce que nous ra­content deux amies, Laura et Es­ther, qui par­tagent sur­tout des hauts et des bas. Toutes deux ve­nues d'Es­pagne, elles se sont lan­cées à l'aven­ture, fa­ti­guées de ne rien trou­ver dans leur pays. Elles ex­pliquent que de nom­breux im­mi­grants venus des pays du sud de l'Eu­rope sont ar­ri­vés à Bruxelles et que la so­ciété belge les re­jette de plus en plus. 

Laura a du tra­vail, même si il contri­bue à une cer­taine éco­no­mie sou­ter­raine : « je tra­vaille dans un res­tau­rant avec un contrat de 30 heures heb­do­ma­daires alors que je fais 60 heures et que je touche la moi­tié de mon sa­laire en cash.  Ap­pa­re­ment, le tra­vail au noir est assez fré­quent. J'en connais plein d'autres qui sont dans ma si­tua­tion », avoue-t-elle. Les im­pôts éle­vés et la main d'oeuvre abon­dante venue de l'Eu­rope mé­ri­dio­nale forme un vi­vier par­fait où viennent pui­ser les re­cru­teurs, en contour­nant la fis­ca­lité et en of­frant des contrats pré­caires. Il est très dif­fi­cile de chif­frer le pro­blème, mais on es­time à 300 000 le nombre de tra­vailleurs concer­nés.

Le cas d'Es­ther est dif­fé­rent. Elle est in­fir­mière et cela fait un an et demi qu'elle a un bon em­ploi en Bel­gique. "Les condi­tions sont meilleures qu'en Es­pagne, pas seule­ment au re­gard du sa­laire.", ex­plique-t-elle ; mais les dé­buts ont été dif­fi­ciles. "Quand tu ar­rives en Bel­gique tu dois trou­ver du tra­vail en trois mois, sinon on t'en­voie un avis d'ex­pul­sion. La po­lice peut même venir chez toi", ajoute-elle. Es­ther n'a pas eu af­faire aux forces de l'ordre car elle a trouvé un tra­vail juste avant la dead­line, "même si la mai­rie [l']avait pré­ve­nue qu'elle en­ver­rait la po­lice." L'an­née der­nière, 323 es­pa­gnols ont reçu un avis d'ex­pul­sion. Ce n'est pas de la dé­por­ta­tion stricto sensu, mais c'est plu­tôt une es­pèce de "mort ad­mi­nis­tra­tive". Le prin­cipe fon­da­men­tal de l'Union Eu­ro­péenne basé sur la libre cir­cu­la­tion des biens, des ca­pi­taux et de la main d'oeuvre est donc ba­foué.

Ce sont deux cas parmi des mil­liers en UE. En fait, les langues que l'on en­tend le plus dans les rues belges, après le fran­çais et le fla­mand, sont l'ita­lien, le grec, le por­tu­guais et le cas­tillan.

La crise ali­mente l'im­mi­gra­tion

Plus be­soin de re­pé­ter les chiffres. L'im­mi­gra­tion est un phé­no­mène tou­jo­rus plus am­pli­fié par la crise éco­no­mique dans la vieille Eu­rope. Les pays les plus af­fec­tés - la Grèce, le Por­tu­gal, l'Ita­lie ou l'Es­pagne, dont le taux de chô­mage des jeunes tourne au­tour de 50 % - perdent une po­pu­la­tion qui émigre gé­né­ra­le­ment vers le Nord. Cer­tains parlent de « gé­né­ra­tion per­due ». On dé­nombre en­vi­ron 8 mil­lions de tra­vailleurs iti­né­rants dans l'UE, d'après les chiffres de Pablo Simón, pro­fes­seur à l'Uni­ver­sité Libre de Bruxelles. Une grande par­tie de ces tra­vailleurs sont ex­ploi­tés et en si­tua­tion ir­ré­gu­lière. Les jeunes ont tou­jours été les plus mal lotis à l'étran­ger, mais Car­los Var­gas, cher­cheur à l'Uni­ver­sité d'Ox­ford, re­marque que la « crise per­met ce phé­no­mène » et qu'elle les in­cite à ac­cep­ter des em­plois à la place des sur­di­plô­més, sou­vent en re­non­çant à leurs droits. De son côté, Mario Iz­quierdo de la Banque d'Es­pagne as­sure qu'il y a un lien di­rect entre la crise et l'im­mi­gra­tion, en nuan­çant « les jeunes es­pa­gnols ne sont pas les seuls concer­nés ».

Quelles so­lu­tions pour les jeunes ex­pa­tries pre­caires ?

De nom­breux jeunes se sentent per­dus et ré­clament plus d'in­for­ma­tion. Un or­ga­nisme, In­te­gra­BEL es­saie de leur por­ter as­sis­tance. « Nous nous dé­fi­nis­sions com­meun lieu de ren­contre où l'on se crée des contacts », af­firme Luis Mo­lina, co­or­di­na­teur gé­né­ral. Il as­sure qu'il existe beau­coup d'im­mi­grants es­pa­gnols « obli­gés de quit­ter leur pays à cause du taux de chô­mage » qui, mal­gré leur bonne for­ma­tion et leur mul­ti­lin­guisme, se re­trouvent dans un contexte ex­trê­me­ment com­pé­ti­tif. « J'ap­pelle cela avec iro­nie le Hol­ly­wood de l'Eu­rope, parce que de nom­breuses per­sonnes viennent ici et ont toutes de fortes com­pé­tences », com­mente Luis. Pour cela, cer­tains se voient contraints au tra­vail non dé­claré. « N'ac­cep­tez pas ce bou­lot ou quit­tez-le, voilà ce que je leur di­rais », conclut-il.

Juan López, pré­sident PSOE de la Com­mis­sion des Af­faires in­té­rieures connaît bien le pro­blème. Il pense qu'il faut agir sur quatre plans : mieux in­for­mer en Es­pagne et en de­hors de l'Es­pagne, adop­ter une po­li­tique mi­gra­toire com­mune en Eu­rope, ali­gner les di­plômes uni­ver­si­taires et pro­fes­sion­nels et al­lon­ger le délai de ré­si­dence dans un autre pays de 3 à 6 mois en pé­riode de grande crise.

De son côté, Pablo Simón sou­ligne un manque d'in­for­ma­tion. Il pense qu'il est urgent de faire pres­sion sur les ins­ti­tu­tions pour en­clan­cher une ac­tion co­or­don­née qui met­trait fin à cette si­tua­tion. À l'aube des élec­tions eu­ro­péennes, qui coïn­cident avec les élec­tions fé­dé­rales et ré­gio­nales, il voit une pos­si­bi­lité d'at­ta­quer le pro­blème grâce à ces évé­ments po­li­tiques de grande am­pleur.

À l'ins­tar de tant jeunes, le mou­ve­ment 15-M (le mou­ve­ment des In­di­gnés, ndlr) vient d'Es­pagne. Les membres pré­sents en Bel­gique ne pensent pas que les im­mi­grants sont le pro­blème, mais pré­fère plu­tôt poin­ter l'at­ti­tude mé­pri­sante des gou­ver­ne­ments, belges et eu­ro­péens. C'est pour cela que le 15-M est outré quand on évoque une « mort ad­mi­nis­tra­tive » qui éli­mine les droits des ci­toyens. Le mou­ve­ment a dé­cidé de por­ter plainte de­vant la Cour des droits de l'Homme contre l'ex­pul­sion de ci­toyens com­mu­nau­taires par la Bel­gique. « Nous sou­hai­tons qu'il y ait une prise de conscience de la si­tua­tion », dé­clare Sara La­fuente, membre du col­lec­tif, qui es­père que les choses changent. « Il ne nous reste que l'es­poir », re­marque-t-elle.

Tra­duits dans une réa­lité eu­ro­péenne, les chan­ge­ments com­plexes sont lents et dif­fi­ciles à né­go­cier. L'Eu­rope est une en­tité gi­gan­tesque qui se meut à la vi­tesse d'un es­car­got. Per­mettre da­van­tage de co­hé­sion et éta­blir une po­li­tique mi­gra­toire à la fois claire et ef­fi­cace entre les 28 États de l'es­pace com­mu­nau­taire semble pri­mor­dial. Pen­dant ce temps, l'eau coule sous les ponts, et à Bruxelles comme dans tant d'autres lieux, on conti­nuera à écou­ter l'ac­cent es­pa­gnol dans les voix de l'im­mi­gra­tion. Celle de Laura, chef dans un res­tau­rant élé­gant, celle d'Es­ther, in­fir­mière en mai­son de re­traite, ou en­core celle de Ma­nuel, un mu­si­cien qui cherche un tra­vail tout en rê­vant d'éga­ler ses idoles sans perdre le sou­rire,. Tan­dis que nous bu­vons une dé­li­cieuse bière belge au son d'un blues sorti du ju­ke­box d'un bar.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Bruxelles et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.