Espagne : Podemos et les problèmes

Article publié le 29 mai 2015
Article publié le 29 mai 2015

Le rendez-vous aux urnes était attendu comme un tournant de la démocratie espagnole grâce à l'arrivée de nouveaux acteurs sur la scène politique. Les nouveaux partis, Podemos en tête, pensaient avoir toutes les cartes en main tandis que le vieux bipartisme pensait pouvoir prospérer. Raté.

La carte politique espagnole vient de changer remarquablement pour la première fois depuis la transition démocratique (qui s'étend de la mort de Franco en 1975 à la première alternance de 1982, ndlr). Cependant, la transformation n'a été ni aussi grande que certains l'annonçaient, ni aussi discrète que d'autres l'espéraient. Les estimations des différents partis sont toujours optimistes dans leurs diagnostics, et il semblerait qu'à cette occasion tous aient été un peu trop ambitieux, et si le succès est facilement nuançable, il n'en est pas de même pour la défaite.

Rosa Díez, dont le parti Union progrès et démocratie (UPyD) [1] a vu sa base de soutien réduite de moitié, n'a aucun doute sur l'étendue de la catastrophe. Le résultat désastreux lui a déjà couté sa position de numéro un du parti et le futur de ce dernier reste incertain. Peut-être l'UPyD s'en serait mieux sorti si il avait suivi l'exemple de la Gauche Unie (Izquierda Unida (IU) [2]), qui a sauvé les meubles en s'alliant à d'autres formations (en particulier avec Podemos [3]). Par ailleurs, les résultats obtenus par le parti permettront au parti de tirer au clair la division interne, incarnée par les hommes politiques Alberto Garzón d'un côté et Cayo Lara de l'autre. Le premier semble tout avoir en sa faveur, étant donné qu'il est le plus prompt à former des alliances avec d'autres partis.

Orange et violet, la nouvelle combinaison gagnante

Les deux grands groupes qui ressortent « vainqueurs » de ces élections, Ciudadanos [4] et Podemos, ont devant eux un avenir plein de complications grâce à leurs bons résultats. Mais n'y voyez pas là un paradoxe, il s'agit simplement de la rançon du succès.

Les Ciudadanos se trouvent dans une position délicate après avoir obtenu 1 461 258 votes, ce qui les a placés en tête de la liste des partis à courtiser. Aujourd'hui, la formation représente l'enfant désiré, mais elle court le danger d'être instrumentalisée, et de devenir un « parti charnière » qu'un autre utiliserait pour obtenir la tête du gouvernement. Son président, Albert Rivera, veut éviter cela en adoptant une politique d'exigeance vis-à-vis de ses alliés potentiels. S'il s'agit là d'une tactique intéressante et très logique, il reste à prouver qu'il sera possible de la maintenir au niveau pratique, car trop de scrupules pourraient amener l'électorat à perdre son intérêt pour le parti.

Un pacte avec UPyD leur aurait également été bénéfique afin de s'établir dans les communautés autonomes, puisqu'ils ont déroulé tout leur tissu politique ces derniers mois et cela leur a coûté plusieurs mésaventures et quelques tâches dans ce sobre décalogue tant disputé pour ses couleurs. UPyD aurait pu apporter son expérience et ses bases dans ce qui aurait pu être un accord très intéressant. Malgré tout, le Parti populaire (PP)[5], l'interlocuteur de choix pour Ciudadanos, ne semble toujours pas décidé quant au ton à adopter avec eux, l'approche pourrait donc s'avérer compliquée.

Le cas de Podemos est encore plus complexe, sa décision de ne pas utiliser le nom du parti lors des municipales a permis à Ciudadanos de remporter le titre de « 3ème force municipale avec le plus de votes ». La stratégie de Podemos qui prétendait ainsi renforcer les liens entre  les partis municipaux réunis sous son drapeau et les électeurs, servira également  de camouflage (ou permettra même de s'ignorer) lorsqu'il faudra prendre des décisisons controversées ou conclure des pactes difficiles. Dans une certaine mesure, cela résoudra aussi la délicate question des bases du parti qu'il faudra fonder. Une tâche peu évidente à remplir si si l'on tient compte du peu de temps imparti.

Le résultat a été inégal. Les problèmes nombreux et les listes approuvées par le parti se confondent avec celles qui n'ont pas été approuvés. Les résultats sont bons, mais l'hypothétique masse qui s'agglutine sous son drapeau pourrait bien les placer pour de vrai en 3ème position. Reste à avoir si le parti de Pablo Iglesias prendra la bonne décision. Pour l'instant c'est lui qui détient la clé d'un virage à gauche avec un grand nombre de communautés autonomes et de municipalités. Son objectif a déjà été annoncé : éloigner le PP des différents conseils et assemblées du pays. Pour cela, sa nature conciliante devrait être un grand atout, ils l'ont déjà prouvé lors de ces élections, en s'alliant avec IU et d'autres partis.

Rouge et bleu, une victoire à la Pyrrhus

Pyrrhus, roi d'Épire, a affronté les Romains lors de la bataille d'Ausculum en 279 av. J-C. Il l'a remportée mais y a perdu un grand nombre de soldats, ce qui a donné un coup amer à sa victoire. Les dirigeants du PP et du Parti Socialiste (PSOE) [6] ont du se sentir comme Pyrrhus au soir du 24.

Le PSOE reste, avec 5 587 084 de votes, le second parti avec le plus d'électeurs. Il a cependant perdu près d'un million d'électeurs en chemin depuis 2011 (et quand on compare les résultats dans les régions autonomes de 2007 c'est plus d'un million et demi de voix perdues). Les chiffres le rapprochent du PP, son éternel rival, mais plus pour l'effondrement de ce dernier que pour autre chose. Les déclarations sur un ton triomphant de son secrétaire général, Pedro Sánchez, sont complètement absurdes et ne semblent qu'accentuer le caractère désorienté du parti. Ils n'ont même pas été capables de sauver les meubles en Andalousie, où le PP conserve la mairie de Séville. Néanmoins, il reste un élément clé vers un possible basculement à gauche, mais dans presque tous les cas de figure, il leur faudra s'allier à d'autres partis pour pouvoir créer des gouvernement stables. Seront-ils capables de s'entendre avec les nouveaux partis ?

Avec 6 032 496 de votes, le PP accuse une perte de deux millions et demi par rapport à l'année dernière. S'il reste le parti avec le plus d'électeurs, leur soutien a considérablement diminué. Même le président du gouvernement, Mariano Rajoy, l'a reconnu et a même pointé les cas de corruption comme cause du problème. Il exclut cependant d'effectuer des changements au sein du parti ou du gouvernement. Il retarde ainsi le processus de regénération du parti qui est nécessaire s'il prétend sauver la face aux élections générales. Sur le papier, il conserve la plupart des municipalités mais son influence a trop diminué pour qu'il puisse créer des gouvernements stables sans qu'il ait à réaliser d'alliances.

Game of Thrones et pactes en tous genres

Étant donné les résultats des élections, il est impossible de nier que le panorama politique du pays a changé, même si ce n'est pas de manière aussi radicale qu'on l'attendait. La « fin du bipartisme » que les médias annonçaient n'est pas encore une réalité. Les résultats sont bons pour les partis du nouveau cru, mais ils n'occupent que les 3ème et 4ème places (dans presques toutes les municipalités) et très loin derrière les partis traditionnels. Ils sont devenus des éléments clés de la scène politique mais ils n'en sont toujours pas les personnages principaux.

Les grands succès de ces élections ne sont pas non plus complets : pour Ada Colau à Barcelone, représentante de Barcelona en Comú [7]réussir à s'asseoir dans le fauteuil du maire sera compliqué étant donné le nombre de sièges remportés. Il lui faudra un pacte stable, mais les discussions avec les autres partis s'annonçent difficiles.  De son côté, Manuela Carmena d'Ahora Madrid [8], devenue une icône en quelques semaines, est à un seul siège de la représentante du PP, Esperanza Aguirre, ce qui la place en position délicate pour le gouvernement de la capitale. Probablement qu'elle signera un pacte avec le PSOE pour prendre la direction de la mairie, mettant ainsi fin à plus de vingt ans de présence du PP.

Faute de majorité absolue et à six mois des élections générales, le pays se trouve face à une période difficile et instable, d'autant que les coalitions entre les différents partis semblent difficiles. Les nouveaux partis ne profiteraient pas assez d'un accord avec les anciens et il faudra voir jusqu'à quel point les différents gouvernements s'établiront seulement grâce à l'abstention et à des soutiens indirects.

Ces élections municipales - régionales montrent que, bien qu'un vent frais souffle sur la politique espagnole, les électeurs se méfient encore du progrès des nouveaux partis. Certains votent encore en respectant le dicton qui dit « Mieux vaut un mal connu qu'un bien qui reste à connaître ». Cependant, en dehors de la relative prudence des électeurs, le pouls des partis politiques semblent décliner au sein de cette nouvelle diversité, jusqu'à poser la seule question qui vaille : qui a peur du grand méchant loup ? Le PP a remporté les élections comme le parti qui a obtenu le plus de voix, mais il est ressorti affaibli par l'affrontement. Le parti a besoin de se reformer pour récupérer ce qui a été perdu, surtout que les autres formations gagnent en verve et seront bientôt prêts à lui disputer le trône.

[Références]

[1] UPyD ou Unión Progreso y Democracia (Union progrès et démocratie) parti politique de centre, social-libéral, centriste et monarchique.

[2] IU ou Izquierda Unida, (Gauche unie), parti de gauche, social-démocrate aux influences communistes, républicain.

[3] Podemos, parti de gauche, égalitaire, anti-establishment  avec des influences communistes, républicain.

[4] C's ou Ciudadanos – Partido de la Ciudadanía (Citoyens, Parti de la citoyenneté), parti de centre-droite, social- libéral, postnationaliste.

[5] PP ou Partido Popular (Parti populaire), parti de droite, conservateur, néo-libéral, représentante de la démocratie chrétienne, nationaliste espagnol, monarchique.

[6] PSOE ou Partido Socialista Obrero Español (Parti socialiste ouvrier espagnol), parti de centre-gauche, social-démocrate, libéral-progressiste, monarchiste.

[7] Barcelona en Comú, parti de gauche au sein duquel se rejoignent   Iniciativa per Catalunya Verds, (Initiative pour la Catalogne Verts), Esquerra Unida i Alternativa (La Gauche unie et alternative), Equo, Procés Constituent et Podemos.

[8] Ahora Madrid, parti de gauche qui rassemble  Podemos, Ganemos Madrid, Equo et des anciens membres d'IU.