Espagne : la grande rupture générationnelle

Article publié le 26 juillet 2016
Article publié le 26 juillet 2016

Les élections générales du 26 juin dernier ont clairement laissé entrevoir deux choses. Primo, que les Espagnols continuent à exiger des accords malgré l'incapacité politique bien connu qui, encore aujourd'hui, nous maintient sans gouvernement. Secondo, qu'au moment des élections, il y a un grand fossé générationnel entre le vote des jeunes et celui de nos aînés.

Les résultats électoraux du 26 juin dernier ont fait l'effet d'une douche froide chez de nombreux espagnols qui se sentent impuissants face au maintien dans le gouvernement du Parti Populaire (PP).

En 2011, le candidat socialiste Alfredo Pérez Rubalcaba essuyait un échec terrible lors des élections, et son parti, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) s'écroulait en faveur de celui de Mariano Rajoy. Depuis, en pleine crise économique, le PP maintient ses positions. Néanmoins, depuis 2011 aussi, les jeunes expriment leur besoin de changement et restent plus que dubitatifs quant aux capacités de la formation de droit à décider du cap du pays. Avec un taux de chômage de 45,3 %, nous, la jeunesse espagnole, nous nous sentons impuissants et invisibles devant l'immobilisme politique.

Ce sentiment s'est aggravé la nuit des élections avec la réaffirmation de la droite représentée par le PP comme première force politique. Un résultat qui nous a donné l'impression de n'avoir voté pour rien. Comme en décembre, ce sont les plus de 65 ans qui ont principalement soutenu le Parti Populaire tandis que les jeunes se sont tournés essentiellement vers les nouveaux partis comme la formation de gauche Unidos Podemos, et à un degré moins élevé vers Ciudadanos.

Le vieillissement de la population espagnole, ajoutée au fort taux d'abstention des jeunes, (en prenant en compte que nombre d'entre eux sont partis à l'étranger pour y travailler et ont difficilement pu voter) explique que ce sont les plus de 50 ans qui ont décidé du cap du pays au moins pour les 4 prochaines années. Cela nous fait penser au Royaume-Uni, qui suite au référendum du Brexit, a connu un fossé générationnel important. Ainsi donc, on estime que 75% des jeunes entre 18 et 24 ans ont voté pour le maintien du Royaume-Uni dans l'UE, tandis que 61 % des plus de 65 ans et 56% de la tranche d'âge entre 50 et 64 ans ont opté pour une sortie de l'UE.

Pour mieux comprendre pourquoi cette brèche au sein des différentes générations se répète dans les deux cas et quels facteurs en sont responsables, nous nous sommes entretenus avec Guillermo López, docteur en communication politique à l'Université de Valence.

cafébabel : Ce nouveau fossé générationnel était-il attendu ?

Guillermo López : Non seulement on l'attendait, mais c'est véritablement un des facteurs de division les plus importants entre les anciens et les nouveaux partis. Le PP, par exemple, a été le quatrième parti pour lequel on a le plus voté (derrière Podemos, Ciudadanos et le PSOE) parmi les moins de 55 ans, selon les chiffres des sondages du CRS publiés avant les élections du 26 juin. En revanche, presque la moitié de la population retraitée (plus de 65 ans) a voté pour le PP. La situation du PSOE n'est pas aussi marquée, mais témoigne aussi de cette tendance. Enfin, la plupart des électeurs de Ciudadanos et - surtout - de Podemos, sont beaucoup plus jeunes.

cafébabel : C'est une tendance typique dans l'histoire de notre démocratie ou est-ce un facteur nouveau ?

Guillermo López : Le parti qui gouverne a tendance à se focaliser sur le vote des retraités, davantage conservateur. C'est ce qui s'est passé avec le PSOE de Felipe González et avec le PP à partir de l'an 2000, plus ou moins. Ce qui se passe maintenant, c'est que cette tendance s'est fortement accentuée, parce que les grand partis ont perdu la majorité de leurs soutiens électoraux qui sont « allés » à Podemos et Ciudadanos, notamment chez les plus jeunes. 

cafébabel : Nous avons observé la manière dont ce fossé s'est imposé tant au Royaume-Uni qu'en Espagne. Comment pourrait-on l'expliquer ?

Guillermo López : D'après moi, le facteur fondamental qui explique non seulement cette répartition des votes mais aussi l'émanation departis émergents, c'est la crise économique. Le poids de la crise s'est réparti de façon inégale à bien des égards, et un d'entre eux concerne les générations. Les gouvernements ont fait tout ce qu'ils ont pu afin de préserver le pouvoir acquis des retraites, tandis que les salaires s'effondraient aussi vite que les perspectives d'emploi. Cela a conduit à créer une jeunesse désenchantée face aux partis traditionnels, et a accentué le conservatisme des personnes âgées qui refusent de voir disparaître les droits et le bien-être sur lesquels ils reposent. Dans le cas du Royaume-Uni, la population a perçu l'immigration comme une menace envers ce statu quo. Pour l'Espagne, ils l'ont associé avec l'incertitude liée à l'ascension des nouveaux partis, surtout celle de Podemos.

cafébabel : On pourrait dire qu'en général, la population la plus âgée succombe plus facilement au discours de la peur, qu'il s'agisse de la diminution des retraites ou du thème de l'immigration ?

Guillermo López :  Je crois oui, mais je nuancerais en disant que c'est la peur du changement, en général, par rapport à ce qui a été fait auparavant. Les jeunes ont moins peur, peut-être sont-ils plus innocents ? Peut-être ont-ils moins à perdre ?