Espagne : Gamonal, quartier rebelle

Article publié le 7 février 2014
Article publié le 7 février 2014

Les dé­boires ju­di­ciaires de l’In­fante Cris­tina, la vi­site du pré­sident Rajoy à la Mai­son Blanche ou la sé­lec­tion de l’Es­pagne pour le Bal­lon d’Or n’étaient pas au goût du jour dans la pé­nin­sule. En janvier, l’ac­tua­lité s’est sur­tout concen­trée sur les af­fron­te­ments entre ha­bi­tants et au­to­ri­tés en place à Ga­mo­nal, un quar­tier de Bur­gos. 

Le quar­tier de Ga­mo­nal ne veut pas des tra­vaux de plus de 8 mil­lions d’eu­ros en­ga­gés par la mu­ni­ci­pa­lité. Avec l’ap­pui de quelques in­di­gnés venus de Bur­gos (ville au nord de l'Es­pagne, ndt), les ha­bi­tants ont ma­ni­festé contre le ré­amé­na­ge­ment de la Calle Vi­to­ria, une des ar­tères prin­ci­pales de la ville qui relie la zone in­dus­trielle de Pentasa au centre-ville. Pour­quoi un tel pro­jet ? L’ob­jec­tif était de sup­pri­mer 300 places de par­king en sur­face et de ré­ha­bi­li­ter la quatre-voies pour fa­ci­li­ter la construc­tion d’un par­king sou­ter­rain privé dont les places coû­te­raient cha­cune 19 800 €, pour un contrat de lo­ca­tion de 40 ans. Une dé­ci­sion cho­quante dans un quar­tier où le taux de chô­mage est très élevé.

L’ori­gine du conflit n’est pas sor­tie de nulle part. Dès le début des tra­vaux, les ha­bi­tants de Ga­mo­nal ont es­sayé de ren­con­trer le maire de Bur­gos, Ja­vier La­calle, du Parti Po­pu­laire es­pa­gnol, afin de lui té­moi­gner leur désac­cord sur le pro­jet. Mais son refus de dia­lo­guer a abouti à une se­maine de ma­ni­fes­ta­tions en tout genre, de réunions pour la créa­tion de groupes de tra­vail, d’in­ter­mi­nables veillées noc­turnes, d’émeutes et de des­centes po­li­cières qui se sont sol­dées par 46 ar­res­ta­tions et de nom­breux bles­sés.

Au final, le conseiller mu­ni­ci­pal a cédé de ma­nière dé­fi­ni­tive le 17 jan­vier der­nier, quelques heures après avoir de­mandé la pour­suite des tra­vaux. La nou­velle a été rap­por­tée par un membre du mou­ve­ment ci­toyen contes­ta­taire « No al Bu­le­var » après un concert de rap or­ga­nisé dans la « Zone zéro », un quar­tier de Bur­gos.

Mé­dias tra­di­tion­nels Vs. ré­seaux so­ciaux

Les pro­tes­ta­tions pa­ci­fiques qui ont eu lieu avant le 10 jan­vier sont pas­sées in­aper­çues, mais les émeutes qui ont suivi ont été re­layées par les mé­dias na­tio­naux. Au lieu de don­ner des ex­pli­ca­tions, avec plus ou moins d’ha­bi­leté, sur les te­nants et les abou­tis­sants du pro­blème, les prin­ci­paux re­lais d’in­for­ma­tions ont parlé de l’at­ti­tude vio­lente des ré­vol­tés. On a aussi évo­qué la pré­sence de ra­di­caux d’ex­trême droite dont le but était de s’adon­ner au ter­ro­risme de rue. « Tant qu’il n’y avait pas d’in­cen­die, on en a pas parlé », re­grette Sheila, ha­bi­tante du quar­tier de San Pedro à Bur­gos qui a ac­ti­ve­ment par­ti­cipé aux ma­ni­fes­ta­tions.

Face aux jour­naux tra­di­tion­nels, les ré­seaux so­ciaux et les blogs ont joué un rôle cru­cial. Des mil­liers d’In­ter­nautes ont ex­primé leur opi­nion, en par­ta­geant des in­for­ma­tions et en in­di­quant l’heure et le lieu des réunions et ma­ni­fes­ta­tions. Seule­ment Twit­ter a été cen­suré : « beau­coup de gens écri­vaient des com­men­taires qui n’ap­pa­rais­saient pas, on té­lé­char­geait des pho­tos, mais les images étaient cen­su­rées », rap­porte Sheila qui a dé­cidé d’ou­vrir un compte sur le ré­seau so­cial pour don­ner ses im­pres­sions sur les évé­ne­ments.

EFFET GA­MO­NAL ET SO­LI­DA­RITé conta­gieuse

La com­mu­ni­ca­tion sur les ré­seaux so­ciaux a per­mis la mise en place en un temps re­cord d’ap­pels à la so­li­da­rité avec le quar­tier Ga­mo­nal dans toute l’Es­pagne. Entre le 14 et le 17 jan­vier, plus de 30 villes ont ma­ni­festé leur sou­tien à la cause et aux per­sonnes ar­rê­tées. 

Juan Ma­nuel Alon­so, porte-pa­role de Ga­mo­nal, af­firme que « sans la so­li­da­rité venue d’autres villes d’Es­pagne et quelques mé­dias, au­cune issue n’au­rait été pos­sible ». C’est pour cela qu’il as­sure que le quar­tier sou­tien­dra toute ini­tia­tive cher­chant à lut­ter contre l’in­jus­tice, car « ce qui nous in­té­resse ce sont les gens, parce qu’ils valent beau­coup plus que les par­tis po­li­tiques, les ins­ti­tu­tions, les blocs de béton ou les bou­le­vards ».

LA LUTTE CONTI­NUE

Une ba­taille vient d’être ga­gnée, mais la guerre n’est pas ter­mi­née. « Nous conti­nuons à lut­ter pour une ville li­bé­rée de toute spé­cu­la­tion, où les per­sonnes peuvent vivre di­gne­ment », af­firme sur In­ter­net le Conseil de Ga­mo­nal 2014, qui pour­suit son tra­vail dans le but de faire ap­pli­quer d’autres re­ven­di­ca­tions. 

Les tra­vaux pa­ra­ly­sés pour de bon, la prio­rité du mou­ve­ment contes­ta­taire ci­toyen de Bur­gos est d’as­su­rer la li­bé­ra­tion sans in­cul­pa­tion des per­sonnes ar­rê­tées. C’est pour­quoi Alonso et de nom­breux ha­bi­tants ont de­mandé for­mel­le­ment à la mu­ni­ci­pa­lité et aux banques de ne pas se consti­tuer par­tie ci­vile pour les pro­cès à venir. 

Les autres grands pro­jets du Conseil de Ga­mo­nal : re­ti­rer les dis­po­si­tifs anti-émeutes de Bur­gos et de de­man­der la dé­mis­sion dé­fi­ni­tive de Ja­vier La­calle. Selon Sheila, « il est dif­fi­cile d’ap­pli­quer ces re­ven­di­ca­tions, mais la dé­mis­sion du maire est im­mi­nente, parce qu’il subit de nom­breuses pres­sions, en par­ti­cu­lier de son propre parti ». De son côté, le porte-pa­role de Ga­mo­nal consi­dère qu’il est pri­mor­dial de créer un « sys­tème qui nous per­mette de gérer les pro­blèmes au quo­ti­dien, parce que ce genre de si­tua­tion nous fait plus re­cu­ler qu’avan­cer ».

Quoi qu’il en soit, Ga­mo­nal se pose en exemple de mise en pra­tique de la dé­mo­cra­tie face à une classe po­li­tique de plus en plus in­tou­chable. Il se peut que l’on taxe les ha­bi­tants de ce quar­tier de vio­lents, mais comme le di­sait le rap­peur Ko­poet après son concert dans la « Zone zéro »: « nous ne sommes pas vio­lents. La vraie vio­lence, elle est dans le recul de nos droits et dans les li­cen­cie­ments qui jettent de nom­breuses fa­milles à la rue ».