Erri De Luca : soutien français, silence italien

Article publié le 27 octobre 2015
Article publié le 27 octobre 2015

« Faute de preuves », le tribunal de Turin a acquitté, la semaine dernière, l'écrivain italien Erri De Luca qui avait été accusé d'incitation à la violence et à la délinquance. Si les militants présents ont laissé exploser leur joie à l'annonce du jugement et si Erri De Luca est très soutenu en France, le silence des intellectuels italiens est assourdissant.

Le 19 octobre 2015, le Tribunal de Turin a acquitté, « faute de preuves », l'écrivain italien Erri De Luca, accusé d'incitation à la délinquance. La LTF (Lyon-Turin Ferroviaire) avait porté plainte contre l'auteur napolitain, ancien militant d'extrême-gauche au sein de Lotta continua, pour ses déclarations sur l'Huffington Post à propos de la TAV (ligne à grande vitesse Lyon-Turin). Le verbe « saboter » se trouvait au cœur  de l'accusation, (« un terme noble, utilisé par Mandela et Gandhi », affirme Erri De Luca), que l'écrivain a utilisé et continue d'utiliser pour souligner la nécessité d'entraver l'exécution d'un « projet nocif et inutile ». 

La « parole contraire »

Un intellectuel accusé pour sa « parole contraire » (comme le titre d'un de ses pamphlets). Un écrivain sur le banc des accusés pour s'être exprimé librement. Un événement qui aujourd'hui, dans une Europe qui revendique la liberté de pensée et la liberté d'expression, ne saurait exister que dans un roman dystopique totalitaire. Et pourtant, nous ne sommes pas si loin de la réalité. Le délit d'instigation à la délinquance est régi par l'article 414 du Code pénal italien, qui tient ses origines en partie dans le Code Rocco, du nom de son auteur, Alfredo Rocco, ministre de la Justice du gouvernement Mussolini.

C'est donc un article de ce code qui inculpe Erri De Luca. En marge de la sentence, l'intellectuel italien qualifie ce code de « fasciste ». Bien que débarrassé de ses aspects nettement antidémocratiques, il n'a pas encore subi de réforme organique et il est encore en vigueur en Italie. Il en résulte une opposition entre l'article du code en question et l'article 21 de la Constitution italienne, qui garantit la liberté d'expression et qui, heureusement, est encore appliquée, comme l'a déclaré De Luca après son acquittement.

La déclaration d'Erri De Luca avant son jugement, la lecture du jugement, et quelques extraits des nombreuses interviews (par Sergio Gibellini).

Le soutien des intellectuels français

Et pourtant, la société et la politique françaises semblent plus s'occuper de l'état de santé de la liberté d'expression en Italie que les Italiens. L'absence de réaction de la part d'hommes politiques italiens dans l'affaire De Luca est inquiétante, tout comme le silence, presque absolu, de l'intelligentsia transalpine, surtout quand on le compare au franc soutien des intellectuels français. La pétition « Soutien à Erri de Luca » a été signée par plus de 6 000 personnes : de l'éditeur Antoine Gallimard à l'auteure Muriel Barbery, en passant par le philosophe Etienne Balibar et le comédien François Morel. Un comité de soutien d'excellence, composé aussi de figures politiques (Aurélie Filippetti, Cécile Duflot, Yves Cochet, Dominique Voynet), de journalistes (Jean-Marcel Bouguereau, Pierre Lescure, Hubert Artus, Siné, Catherine Sinet) et de célébrités internationales de grande envergure telles que Wim Wenders et Salman Rushdie.

C'est donc de la France qu'Erri De Luca reçoit le soutien le plus indéfectible, de la France de Voltaire et de Montesquieu, qui tient sa force de la liberté d'expression, au fondement de sa culture. Cette France qui, au nom de cette liberté, a marché, place de la République, après les tragiques événements de Charlie Hebdo. Après l'attentat du 7 janvier, Christiane Taubira, ministre de la Justice, déclarait : « On peut tout dessiner, y compris un prophète, parce qu'en France, dans la France de Voltaire et de l'irrévérence, on a le droit de se moquer de toutes les religions ».

La politique française se range du côté d'Erri De Luca

Il n'est donc pas étonnant que la même Christiane Taubira manifeste son soutien à Erri De Luca, en twittant, après l'acquittement, une phrase de Tennessee Williams et une phrase du poète communiste Louis Aragon : « Le temple de Salomon est passé dans les métaphores où il abrite des nids d'hirondelles et de blêmes lézards ».

Mais la Garde des Sceaux n'a pas été la seule personnalité politique à soutenir publiquement l'intellectuel italien. Au salon du livre de Paris, François Hollande, interrogé sur l'affaire De Luca, avait déclaré que « les auteurs ne doivent pas être poursuivis pour leurs textes » en ajoutant : « Ce que je peux faire au nom de la France, c'est toujours soutenir la liberté d'expression pour tous les auteurs, qu'ils soient français, italien ou de toute autre nationalité ». Comme le rapportait le Journal du Dimanche, il semblerait également que François Hollande ait appelé personnellement le président du Conseil italien Matteo Renzi pour qu'il se montre indulgent à l'égard d'Erri De Luca (information cependant niée par le Conseil des ministres italien). 

Le silence de la culture italienne

La France s'est donc déclarée en faveur de l'écrivain napolitain à tous les niveaux, du chef de l'État au cœur de sa classe intellectuelle. C'est peut-être pour cette raison qu'Erri De Luca, après avoir été acquitté, a déclaré s'être senti comme un citoyen français persécuté en terre étrangère, et que le soutien de la société civile française a joué sur la sentence. Une estime réciproque entre la France et De Luca, qui aime la Marseillaise plus que l'hymne italien, parce qu'il voit dans « Aux armes citoyens ! »  une « magnifique incitation à l'insurrection du peuple contre l'oppression ». 

Et si pour Erri De Luca, le pays de Voltaire « incarne un degré supérieur de liberté d'expression », où « la figure de l'écrivain est plus respectée qu'ailleurs », les juges italiens sont pour lui extrêmement sévères vis à vis des écrivains italiens. En effet, De Luca a confié au journal La Repubblica qu'une grande partie d'entre eux l'ont abandonné (une petite poignée de noms figurent dans la pétition en sa faveur) et qu' « ils sont des absents qui ont assumé la responsabilité de leur absence ».

Ainsi s'achève un triste chapitre sur la liberté d'expression en Italie, dans le silence embarrassant d'une classe intellectuelle atrophiée et apathique, paralysée par la paresse et incapable de se lever pour défendre ce qui est juste. Pendant ce temps, à Paris, sur les murs du boulevard Voltaire, on peut lire : « Sortez vos stylos ! Faites comme Voltaire et Cabu... ».