Erri De Luca : « Si ma pensée est un crime, je récidiverai »

Article publié le 19 mars 2015
Article publié le 19 mars 2015

C'est l'un des auteurs italiens les plus connus à l'étranger. Il est aujourd'hui sous le coup d'un procès pour s'être prononcé contre la construction du TGV, qu'il avait décrite comme un chantier « à saboter ». Pour nous, Erri De Luca lâche ses dernières cartouches.

« Si ma pensée est un crime, je récidiverais ». Il n'y a pas de « mais » quand on parle avec Erri de Luca. Son procès a démarré le 28 janvier dernier. Ce jour-là, Erri était entouré de pancartes en tous points semblables à celles qui avaient fleuries place de la République à Paris quelques semaines auparavant. Si nous étions tous Charlie à ce moment, le moment est arrivé d'être Erri. « Je suis Erri », proclamaient au tribunal un groupe de militants de NO TAV (le mouvement qui s'oppose à la construction d'une ligne à moyenne vitesse entre Lyon et Turin, ndt). Et Erri, installé quelques rangs plus haut, dit : « Je suis un écrivain, je ne pense pas pouvoir inciter qui que ce soit, si ce n'est à la lecture et à l'écriture ».

Le 21 février les routes de Turin ont été envahies par les activistes du mouvement NO TAV. Quelques jours après l'audience de De Luca, 47 activistes ont été condamnés à purger une peine globale de 140 ans. C'est ainsi que s'est refermé le maxi procès des affrontements de 2011 à Val di Susa. Je demande à Erri s'il connaît certains des 47. Il se souvient bien du coiffeur de Bussolin (commune de la province de Turin, ndlr). « Il a pris 3 ans pour avoir frappé des policiers à une distance de 57 mètres. Tu te rends compte ? On parle d'une distance olympique, ils auraient du lui donner une médaille d'or ! »

Eh oui, Erri de Luca la connaît bien la communauté du Val de Suse, cela fait bientôt dix ans qu'il la côtoie. Depuis ce jour de 2005, où un campement a été attaqué puis détruit. « Cette cicatrice - explique-t-il - a réveillé ma conscience citoyenne. C'est ainsi que j'ai décidé de partir et de participer activement au combat du NO TAV. » Un engagement qui est devenu un livre avec, en 2013, la publication du livre Nemico pubblico. Oltre il tunnel del media: una storia No Tav (Ennemi Public.  Au-delà du tunnel des médias : une histoire signée No Tav) écrit avec Con Wung, Asciano Celestini et la journaliste Chiara Sasso.

Les idées en procès

Ce que l'on reproche à l'écrivain ? L'incitation à la délinquance. « Bah, ils doivent prouver qu'il y a un lien de cause à effet entre mes incitations et les faits commis. Je me sens obligé de me défendre et de rejeter les accusations d'incitation car il s'agit d'accusations fondées sur les paroles. Qui a commis un crime inspiré par mes paroles ? Qui ai-je incité ? Où sont les noms ? Il s'agit assurèment d'une situation unique mais cela ne m'empêche pas de rester un citoyen prudent. » 

Ce qui arrive à Erri de Luca n'a rien de comparable à ce qui s'est passé à Paris le 7 janvier. Sur ce point, nous sommes d'accord. Cependant, on en vient à se demander où en est toute la solidarité exprimée pour la liberté d'expression. Où-sont les pancartes et les files d'attente au marchand de journaux pour s'arracher (et non acheter) sa copie de Charlie Hebdo lorsqu'on est prêt à juger un écrivain pour ses idées ? Pour De Luca, la réponse est claire : « Dans notre pays, celui qui applaudit les choix du pouvoir est toujours bien reçu. Les voix contraires non, elles on leur mène la vie dure». Et pourtant, malgré les difficultés, De Lucas n'a jamais imaginé un instant revenir sur ses déclarations. Et il est même allé jusqu'à imprimer ses mots noir sur blanc dans un court livret expliquant ses positions.

Au début de la procédure judiciaire, beaucoup ont rappelé à l'écrivain son passé militant. Puis les années de plomb ont été évoquées et avec elles les appels des intellectuels de l'époque. On a ainsi cherché à discréditer De Luca, en le présentant comme un ancien de Lotta Continua qui serait forcèment d'accord avec les actions violentes du mouvement No Tav. Il n'y a rien de plus faux. « Ces arguments n'ont rien à voir avec le procès. Je n'ai rien fait pendant les années 70 (les années de lutte armée ndlr). Je sais qu'ils évoquent ma biographie mais c'est une erreur parce que dans ce cas précis ce sont mes mots qui ont pris les armes. Rien d'autre. » En somme l'Italie a laissé filer une enième occasion de se montrer plus vraie et moins hypocrite.

« Je suis un récidiviste et je m'en vante »

L'écrivain a décrit ce procès comme un véritable prix. Peut être le seul qui vaille la peine d'être reçu, me dis-je alors que j'écoute ses paroles sortir du téléphone. « Tu sais, les prix ne m'intéressent pas. Je ne veux pas en recevoir, c'est pour ça que je ne participe jamais. Mais ça, ça je le considère comme une reconnaissance. » Et ainsi me reviennent en mémoire les paroles qu'il a prononcées quelques minutes auparavant : « Si mon opinion est un crime, je récidiverais ».

Pendant ce temps la justice suit son cours et le 16 mars, Erri était de retour à Turin, dans la salle 46 du palais de justice. Les dirigeants de la LTF - la société française chargée de réaliser la ligne entre Lyon et Turin et qui a été la première en 2013 à avoir fait endosser à De Luca la responsabilité des sabotages - ont égalément témoigné. « Tu sais, je suis un récidiviste et je m'en vante », me disait-il à la fin de notre conversation à propos de la deuxième journée de son procès. Le meilleur prix littéraire qu'on puisse imaginer, je me répète. Et sûrement que, comme le disent ceux de No Tav, ça sera dur !

Lire : La parole contraire d'Erric De Luca (Gallimard)