Errer sans but dans un monde globalisé

Article publié le 21 juillet 2014
Article publié le 21 juillet 2014

Errer sans but dans une si­tua­tion, un en­droit et un es­pace-temps peut être ex­té­nuant. Nous recherchons alors des sti­mu­la­tions, des sortes de sa­tis­fac­tions aux­quelles nous pen­sons avoir droit. Mais qu'est-ce que la sa­tis­fac­tion et dans quel contexte de­vrions-nous la re­cher­cher ? Un commentaire.

J'ai ré­cem­ment vu le film Her (2013), réa­lisé par Spike Jonze, sur un homme nommé Theo­dore (Joa­quin Phoe­nix) qui vit dans un monde du futur chargé de tech­no­lo­gie, mais qui ne peut ces­ser de vivre dans le passé. Ses la­men­ta­tions sur son di­vorce le forcent à se re­ti­rer dans un monde empli de jeux vi­déos et de porno en ligne. Mis à part son meilleur ami de la fac (Amy Adams), il n'a qu'un sem­blant de contact avec le monde ex­té­rieur à tra­vers in­ter­net. Il se sent im­puis­sant, per­dant le contrôle de sa vie. Pour com­pen­ser, il achète un sys­tème d'ex­ploi­ta­tion chez une so­ciété qui lui pro­met que son pro­duit est la so­lu­tion à tous ses pro­blèmes. Un SE à l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (avec la voix de Scar­lett Jo­hans­son) dont il finit par tom­ber amou­reux. Mais qu'est-ce que cela in­dique à pro­pos du per­son­nage, Theo­dore, et quel mes­sage son his­toire trans­met-elle sur nos propres vies sa­tu­rées de tech­no­lo­gie ?

Bande-an­nonce of­fi­cielle de Her (2014) par le réa­li­sa­teur amé­ri­cain Spike Jonze. 

J'ai beau­coup ré­flé­chi, par­ti­cu­liè­re­ment de­puis que je tra­duis pour Ca­fé­ba­bel, à ce que si­gni­fie être un ci­toyen mon­dial, être connecté vir­tuel­le­ment à qui­conque avec un accès in­ter­net dans le monde. Nous ob­te­nons des aper­çus de la vie des autres, que nous ne ren­con­tre­rons peut-être ja­mais. Mais que si­gni­fient ces aper­çus ? Une as­pi­ra­tion ? Une envie ? Ou peut-être l'idée que la vie que nous me­nons en ce mo­ment n'est pas aussi épa­nouis­sante que nous le vou­drions ?

Dans Her, le SE Sa­man­tha de­mande à Theo­dore ce qui ne va pas lors­qu'il est al­longé dans son lit, in­ca­pable de s'en­dor­mir. Il lui dit qu'il a peur que les ex­pé­riences qu'il au­rait dans le futur ne soient ja­mais à la hau­teur de la ma­nière dont il a res­senti des ex­pé­riences si­mi­laires dans le passé. Theo­dore souffre clai­re­ment de ni­hi­lisme. Il ne voit sim­ple­ment plus l'in­té­rêt. Bien sûr, il est blessé à cause de son di­vorce, mais c'est un pro­blème de sur­face. Surs­ti­mulé par la tech­no­lo­gie, il est trop connecté à un monde vir­tuel pour être ca­pable d'ap­pré­cier les choses plus sub­tiles de la vie. Au cours du film, Sa­man­tha lui rap­pelle l'impor­tance de se ré­jouir de la vie, que la vie est quelque chose dont nous pou­vons être fas­ci­nés au quo­ti­dien, même si nous avons l'im­pres­sion que nous avons déjà tout ex­pé­ri­menté plei­ne­ment.

De grandes at­tentes d'une vie gran­diose

Ré­cem­ment, j'ai parlé à une amie qui m'a aussi ap­pris cette leçon à un mo­ment de ma vie. Elle n'a ja­mais été accro à in­ter­net, mais elle a vécu aux quatre coins du monde et est ar­ri­vée à cette même ques­tion ni­hi­liste : quel est l'in­té­rêt ? Qu'est-ce que tout cela si­gni­fie ? L'iro­nie, bien sûr, c'est qu'à ce mo­ment-là, elle tra­ver­sait une forme de ni­hi­lisme si­mi­laire à celle du per­son­nage de Theo­dore dans le film. Son com­pa­gnon, avec qui elle avait prévu de pas­ser le res­tant de ses jours, avait rompu avec elle.

Pour dres­ser la com­pa­rai­son, le ni­hi­lisme n'est pas seule­ment l'ex­pé­rience post-trau­ma­tique d'une rup­ture ; c'est une sur-sti­mu­la­tion des at­tentes sur la gran­deur que pour­rait avoir la vie. In­ter­net et la tech­no­lo­gie ont tous deux créé ce sen­ti­ment chez beau­coup de gens, en les bom­bar­dant d'images de pays loin­tains et de per­sonnes éblouis­santes. Il y a une sur-dé­pen­dance à in­ter­net et à la tech­no­lo­gie, qui sti­mule à son tour l'as­pi­ra­tion à faire des ex­pé­riences. L'iro­nie dans le film est que c'est une créa­tion tech­no­lo­gique qui en­seigne cette leçon à Theo­dore, mais seule­ment une fois qu'elle n'est plus dans sa vie.

La si­tua­tion ne sera ja­mais "par­faite"

On se met à com­par­ti­men­ta­li­ser lorsque l'on uti­lise la tech­no­lo­gie ou in­ter­net. Il y a la sé­pa­ra­tion d'"ici" et de "là-bas", de "où je suis à pré­sent" et de "où je pour­rais être, si la si­tua­tion était par­faite". Mais comme toutes les grandes re­li­gions et phi­lo­so­phies l'ont en­sei­gné, la si­tua­tion ne sera ja­mais par­faite. Il y aura tou­jours un "ici" et un "là-bas". Alors au lieu de faire des plans pour une vie qui n'exis­tera peut-être ja­mais, ne de­vrions-nous pas es­sayer de trou­ver un moyen de ré­sis­ter à l'agi­ta­tion et à l'ab­sence d'ob­jec­tifs qui es­sayent d'en­va­hir nos vies quand nous sen­tons que nous avons be­soin d'une sa­tis­fac­tion ins­tan­ta­née ?

Il est fa­cile de faire une re­cherche Google ra­pide pour ob­te­nir quelque chose qui, nous pen­sons, pourra nous apai­ser. Mais cette sa­tis­fac­tion ne pour­rait-elle pas venir d'ailleurs, d'autre chose, des choses de notre en­tou­rage im­mé­diat, ou peut-être même de l'in­té­rieur de nous-mêmes ? Pour moi, être au monde ne si­gni­fie pas se lan­guir d'autres fa­çons de pen­ser et de vivre, mais plu­tôt in­car­ner son moi le plus au­then­tique afin qu'une fois confronté à un autre ci­toyen mon­dial, on puisse l'ins­pi­rer à vivre plei­ne­ment.

De­puis que j'ai com­mencé à tra­duire et à lire Ca­fé­ba­bel, j'ai eu cer­taines fois envie de re­tour­ner en Eu­rope, à des en­droits qui semblent bran­chés, ar­tis­tiques, ins­pi­rants, en­ga­gés po­li­ti­que­ment et à l'avant-garde. Cela ré­sulte peut-être du fait que je vive en Ca­li­for­nie, mais je suis sûre qu'il y a plein de per­sonnes en Eu­rope qui ont lu les mêmes ar­ticles que moi et eu les mêmes as­pi­ra­tions à une scène qui sem­blait dy­na­mique, où à s'en­ga­ger dans des fo­rums et des dé­bats po­li­tiques.

Dans tous les cas, les his­toires qui nous semblent at­ti­rantes sont at­ti­rantes car des per­sonnes ont créé ces évé­ne­ments, ces dis­cours, ces mou­ve­ments ar­tis­tiques. Ces per­sonnes n'étaient pas pa­res­seu­se­ment as­sises à lire com­ment les autres changent le monde ; elles étaient en train de le chan­ger, de lui don­ner une forme, de le fa­çon­ner. Cette sorte de créa­ti­vité ac­tive - un en­ga­ge­ment actif avec son en­tou­rage im­mé­diat - sert d'anti­dote à l'er­rance sans but dans un monde glo­ba­lisé. C'est la qua­lité que nous ché­ris­sons le plus chez les autres. Et si nous adop­tons nous-mêmes cette qua­lité, cela nous ap­por­tera la forme la plus saine et la plus ap­pré­ciable de sa­tis­fac­tion.