Erlend Øye : « Je trouble beaucoup les gens »

Article publié le 21 novembre 2014
Article publié le 21 novembre 2014

Chanter en italien, produire en anglais, vivre en norvégien et connaître le succès à Berlin. Erlend Øye brouille souvent les pistes quand il s'agit de suivre son étonnante carrière. C'est à Paris qu'il a décidé d'arrêter la tournée de son fabuleux album, Legao. Et ici, qu'il nous a tout expliqué, entre une barre chocolatée, le Camden Market et des chansons douces. 

cafébabel : L'année dernière, quand tu as sorti ton single « La Prima Estate », tu te demandais si ça valait encore le coup de faire un album. Pourquoi as-tu changé d'avis avec Legao ?

Erlend Øye : Faire un album demande beaucoup d'énergie. J'ai reçu beaucoup en retour de mon single italien. Je travaille depuis longtemps sur Legao et je ne pouvais pas vraiment abandonner le projet. Mais je pense que ça a encore du sens de faire des disques, les gens peuvent choisir ce qui leur plaît dans un album. Ça fonctionne toujours.

cafébabel : Tu as travaillé sur cet album pendant 6 ans. C'est beaucoup.

Erlend Øye : Bon, j'ai commencé à m'y mettre sérieusement en avril 2013.

cafébabel : Qu'est-ce qui a pris le plus de temps ?

Erlend Øye : Quand tu enregistres des chansons, à chaque fois que tu effectues un changement, il faut prendre le temps de comprendre. Ça ne sert rien de changer si tu n'es pas certain que ce sera meilleur qu'avant. Puis, au moment de tout boucler, mon père est mort et l'ordinateur qui servait au mixage a cramé. Il y a des trucs que tu ne contrôles pas.

cafébabel : Comment as-tu rencontré Hljamar, le groupe de reggae islandais avec qui tu as enregistré ?

Erlend Øye : On a joué dans le même festival en 2010, en Norvège. Il y avait aussi un café, à côté de chez moi, à Bergen qui, pour d'étranges raisons, passait leur disque à ce moment-là. Je l'ai écouté en boucle. J'étais convaincu qu'on avait beaucoup à partager sur la musique.

cafébabel : Ton nouvel album est un mix de plein de choses différentes, où se situe la cohérence dans tout ça ?

Erlend Øye : Et bien, je voyage beaucoup. Je m'inspire des endroits où je vais. C'est ma vie. Et c'est ce que j'aime le plus. Pour « Garota », l'inspiration m'est venu quand j'étais au Brésil. Legao (qui signifie cool en portugais, ndlr) est un mot que j'ai pris sur la route - comme un souvenir. Parfois, ce genre de souvenir devient une chanson. Je trouve logique de choisir des noms clairs pour les albums. J'ai choisi le nom de cet album comme si c'était un nom pour enfant. Je trouble beaucoup les gens. En même temps, je suis très difficile à comprendre : un single en italien et maintenant un album en anglais avec un nom portugais... Tu voyages dans un autre pays et tu ne laisses sûrement aucune trace. Mais tu embarques de petites choses avec toi.

cafébabel : Tu as monté ton premier groupe, Kings of Convenience, en Norvège à la fin des années 90. Comment était la scène musicale de Bergen à cette époque-là ?

Erlend Øye : Il y avait un journaliste de musique qui affirmait que Bergen était traditionnellement la pire ville de Norvège en matière de rock. Personnellement, je pense que ce genre de choses, ça fonctionne plutôt par vague. C'est vrai que Bergen n'était pas le meilleur endroit au monde pour faire de la musique. Mais j'ai grandi là-bas au moment où pas mal de choses commençaient à émerger de la culture underground. Plus important encore, j'ai connu quelques mentors qui m'ont beaucoup appris. Pas forcément des musiciens d'ailleurs. Je n'ai que très rarement était inspiré par des artistes. Par exemple : Neil Young. Je n'écoutais pas Neil Young, j'étais inspiré par des gens qui s'étaient eux-mêmes inspirés de Neil Young. À l'époque, je n'avais pas d'argent pour m'acheter des disques. C'était très dur d'être jeune en Norvège dans les années 90. Le chômage nous frappait pour la première fois. C'était impossible de trouver un boulot facilement.

cafébabel : Comment tu vivais du coup ?

Erlend Øye: Je cherchais des trucs gratuits partout. Le soir, je me baladais avec du chocolat pour garder la forme et je ne commandais que de l'eau au bar. C'est peut-être le moment où j'ai le plus appris dans ma vie. Je n'allais pas à l'école. J'apprenais beaucoup des autres groupes et de leurs critiques. Les gens sont très direct à Bergen. Ils disent des trucs genre « tu ne peux pas faire ça, c'est nul. Ce n'est pas du tout la façon dont tu devrais jouer ». Le côté positif, c'est que ces gens-là ne parlent jamais dans ton dos, toujours en face. J'ai heurté beaucoup de monde en me comportant comme ça quand je voyageais. Les gens se sentaient offensés genre « mais qu'est-ce que t'as toi ? » Mais bon, j'ai dû partir. Tu ne pouvais pas vivre de la musique à Bergen. À ce moment-là, Londres était le gros truc. Le tremplin idéal.

cafébabel : Tu sortais dans les bars de Londres avec ta barre chocolatée aussi ?

Erlend Øye : J'ai trouvé un job à Londres en fait. Je travaillais dans un marché de vêtements, le Camden Market. Il y avait une énorme différence entre Londres et Bergen. Quand je me suis installé à Berlin en 2002, j'étais tellement soulagé. Les Allemands et les Norvégiens se ressemblent un peu. L'Allemagne n'était pas l'endroit le plus chaleureux du monde mais je pouvais comprendre la mentalité là-bas. Je ne me suis jamais fait au style de vie britannique. En Norvège, les gens t'invitent chez eux. En Angletterre, c'est toujours « viens plutôt au pub ».

cafébabel : Tu as dit que Berlin n'était pas un bon endroit pour monter un groupe. Pourquoi ?

Erlend Øye : Ça ne l'était pas, c'est vrai. Quand on est allé là-bas, on ne trouvait de l'aide nulle part. Personne n'avait d'ampli ou un endroit pour enregister. Il y avait juste un haut-niveau d'amateurisme où personne ne faisait un truc qui sortait du lot. Je suis très content que ce temps-là soit révolu. Aujourd'hui, à Berlin tu peux louer un studio d'enregistrement. Je garde quand même de bons souvenirs de Berlin, surtout l'hiver quand je passais la journée dans mon appart. Les heures passaient si vite.

cafébabel : Tu es plutôt doué pour repérer les endroits cools. Comment tu choisis les villes où tu t'installes ?

Erlend Øye : Je ne fais pas de recherches, c'est un truc naturel. Dans certains endroits, je rencontre des gens. Dans d'autres, pas du tout. Quand je sens que j'ai une affinité avec un lieu, je fais le max pour m'y sentir bien. Par exemple, je me sens en totale harmonie avec le mode de vie italien. En Italie, tu peux parler des choses que tu veux faire avec quelqu'un très facilement. « Ça te dit d'escalader cette montagne demain ? » - « Ouais ». « Ça te dit de faire une attraction ? » - « Ouais ». « Ça te dit d'aller nager dans l'océan ? » - « Ouais ». Et le lendemain, t'appelles à 10h et tu le fais vraiment. Tu confirmes. Quand tu comprends le bien-fondé de la confirmation, c'est cool. Si tu n'appelles pas, tu ne fais rien. C'est cool.

cafébabel : Donc, tu t'es bien acclimité au final ? 

Erlend Øye : Si tu veux qu'un truc t'arrive, l'Italie n'est sûrement pas l'endroit où il faut aller. Si tu as déjà fait carrière là-bas, tout ce que tu veux c'est couler des jours tranquilles. C'est comme ça. Mais entre tout, je suis parti (à Syracuse, en Sicile, ndlr) pour réaliser le rêve de ma mère.

cafébabel : Ta famille, c'est une source d'inspiration pour toi ?

Erlend Øye : Dans ma famille proche, personne n'a jamais fait de musique. Ils en écoutaient mais rien ne me destinait à en faire ou à développer un quelconque talent. Ce fut ma propre découverte.

cafébabel : Comment travailles-tu ta voix ?

Erlend Øye : J'ai mis du temps à comprendre que ma voix sonnait mieux quand je chantais doucement. Un ingénieur du son m'a un jour demandé de chanter plus fort mais c'était rarement une bonne idée. J'ai découvert mon propre style par accident, quand j'ai commencé à chanter dans un micro très sensible. Je chantais vraiment très très doucement dans ce micro. Et ça sonnait mieux que tout le reste. J'ai donc fini par penser que chanter presque en chuchotant, c'était mon truc. L'autre grande découverte, c'était avec Röyskopp quand je me suis aperçu que ma voix fonctionnait bien sur de l'electro. Ma voix est nasale, pas très forte. Avec beaucoup de basse, c'est un bon mélange.

cafébabel : Tu as donc créé un style propre, très reconnaissable. Comment te situerais-tu sur la scène européenne ?

Erlend Øye : Je n'ai pas peur de ce que je suis. Je n'ai pas peur de me concentrer là-dessus. On a trouvé le moyen de rendre la musique douce suffisamment forte pour la scène. C'était un gros problème de me faire chanter plus fort que le son de la basse et de la batterie. Les 15 dernières années, je me suis concentré sur de la musique calme, le style de musique que tu écoutes dans ta chambre, tranquille. Ça a beaucoup marché. Pourtant, la frontière est très mince entre une musique qui te relaxe et une musique qui t'ennuie. 

cafébabel : C'est étrange de chanter dans une langue étrangère comme l'italien ?

Erlend Øye : Pour accentuer encore une fois la confusion, j'ai enregistré cette chanson (« La Prima Estate », ndlr) à Berlin. Ce n'est pas bizarre, c'est compliqué de chanter en italien. C'est une super langue pour la musique. Le problème, c'est qu'il n'existe pratiquement aucun mot qui se termine sur une syllabe. Mais j'apprends beaucoup, juste en écoutant des morceaux en italien.

cafébabel : Tu as trouvé d'autres inspirations en Italie ?

Erlend Øye : Oui, par exemple ce mec avec un nom incroyable : Fred Bongusto, qui a écrit une chanson géniale, « Une rotunda sul mare » (il chante, ndlr). Littéralement traduit, ça signifie « autour du bateau par la mer ». Il y a beaucoup d'humour là-dedans. Un humour profond, peut-être caché. Pour le saisir, tu as besoin de connaître la culture italienne, hein. En ce qui concerne les chanteurs français, tout est plutôt dans le « R ». Si tu prononces bien le « r », tu es bon : « Amsterrrrrrrdam », « Rrrrrrrrrien de rrrrrrien » (il se marre, ndlr). Tout est dans le « r ». Si j'avais eu un bon « r », j'aurais pu faire une grosse carrière ici.

cafébabel : Et où te sens tu chez toi maintenant ?

Erlend Øye : Chez moi, c'est Syracuse. Je me vois même vivre en Italie dans le futur. J'ai juste envie de découvrir d'autres villes italiennes. Syracuse, c'est un peu limité mais c'est clairement le meilleur endroit où aller après une longue tournée. Je vais rentrer chez moi, il va faire 28 degrés, je vais me baigner et les mamas vont prendre soin de moi. Nickel.

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À écouter : Legao de Erlend Øye (Bubbles Records/2014)