Erasmus à Istanbul : secousse, coutumes et Atatürk

Article publié le 20 septembre 2010
Article publié le 20 septembre 2010
Dès mon admission à l’Université de Marbourg, je savais qu’à l’issue de mon premier cycle d’études en sciences politiques, il me faudrait choisir une destination que je souhaitais aussi lointaine qu’exotique. USA, Canada, Italie et même Afrique du sud : je n’avais que l’embarras du choix. Mais quand au terme de ce répertoire, je lus : Istanbul, j’ai aussitôt pensé : c’est là que je veux aller !

En posant le pied sur l’aéroport Atatürk un éclair d’angoisse passagère me traversa soudain l’esprit. Et si je m’étais trompée ? ! Après tout, je débarque pour la première fois dans un pays dont j’ignore la langue.

Le choc des cultures

Au foyer de Jeunes filles, je suis accueilli par trois femmes souriantes qui m’offrent un café turc très serré. Hélas ! Aucune d’elles ne comprend l’anglais. J’appose donc ma signature au bas d’un règlement sans en comprendre le contenu. Tout me paraît en ordre jusqu’à ce qu’une étudiante estonienne me détaille la liste des contraintes à laquelle mon paraphe me soumet. Heure de fermeture des portes fixée à 20 heures ! Détention et consommation d’alcool et de tabac rigoureusement prohibées au même titre que les visites… En particulier… celles des hommes ! En outre, il va me falloir cohabiter dans un espace de 20 mètres carré avec cinq autres filles dont aucune ne parle l’anglais. Soyons honnêtes ! La plupart des étudiants expatriés ne s’attendent pas à un tel régime...

(cc)Objektivist/flickr

L’université Fatih est un établissement privé de tendance conservatrice. Comparée à ma fac, les professeurs s’y montrent beaucoup plus disponibles. On les appelle par leurs prénoms et il est possible d’entamer avec eux de longues conversations. Etudiants et enseignants ont vite fait de tisser des liens amicaux. Il reste même encore beaucoup de temps ensuite pour parler politique. C’est souvent le choc des mondes. La première fois qu’un maître de conférences de l’Université d’Istanbul me déclara : « Pourquoi la démocratie ? Une dictature militaire ferait tout aussi bien l’affaire pour assurer le bon fonctionnement de l’Etat », ma stupéfaction initiale se mua très vite en colère. Mais tous mes arguments pour le contrer furent loin de faire mouche. Qu’importe ! Tôt ou tard, je finirai bien par comprendre comment cela fonctionne.

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Stupeurs et raisonnement

A posteriori, de semblables joutes oratoires me paraissent bénéfiques. Elles ébranlent un peu mes certitudes. Istanbul a corrigé une vision du monde qui se croyait inébranlable. Des concepts tels que la démocratie et les droits de l’homme semblant, jusqu’ici, pour moi, couler de source, ne s’imposent pas toujours ailleurs comme des objectifs universels évidents. Quand je demande à mon ami : « Pourquoi la souveraineté populaire ne serait-elle pas une bonne chose ? », il me rétorque aussitôt : « En Turquie, le militaire s’est toujours soucié de maintenir la paix et la stabilité. Or, quand on sent planer la menace de la guerre civile, la première des priorités est d’éviter qu’elle éclate. » Je suis bien obligé d’admettre qu’il n’existe pas qu’une seule solution.

Islam ou Atatürk ?

Sur les deux rives du Bosphore, la métropole stambouliote reflète toute la diversité sociale de la Turquie. Le centre-ville où l’on consomme ouvertement de l’alcool est particulièrement animé. Des travestis sont attablés chez Starbucks et les filles portent des mini-jupes. « C’est plus européen qu’en Europe » se plaisent à dire les autochtones du côté de la place Taksim croyant dur comme fer aux maximes de Mustapha Kemal Atatürk, le père de la Turquie moderne qui voulait que le destin de la nation se joue à l’Ouest. Tourné vers le bien-être et la modernité. Les gens que je croise considèrent que l’Islam est ringard. Être européen, c’est in.

Ce qui ailleurs passerait pour de la muflerie ou de l’indifférence, constitue ici l’une des règles d’or du savoir-vivreJe décidé alors de partir à l’Est, loin du centre. Un habitant m’explique que les mariages arrangés sont les meilleurs et que les femmes sont trop sensibles pour s’aventurer loin de chez elles. Elles doivent donc se contenter de voir le monde sur le pas de leurs portes. En tout cas, leur absence dans les rues me surprend. Quand j’en aperçois une, je constate qu’un voile ou un foulard lui couvre la tête bien que le port en soit interdit dans les lieux publics. Pour sortir sans foulard, certaines femmes d’Istanbul ont recours à une astuce : elles enfilent une perruque ! Il est vrai que cela donne une touche étrange à leur look, mais cela a le mérite d’être toléré partout. Au demeurant, je dois reconnaître que les femmes sont traitées avec un très grand respect. Dans les bus, les places libres leur sont toujours cédées en priorité. Il arrive même parfois que le siège à côté d’elles reste vide. En cours de route, aucun homme ne m’a reluqué ou n’a tenté de m’aborder avec insistance. Au garçon, qui nous sert une glace, j’adresse un sourire bienveillant que celui-ci ignore. Ce qui ailleurs passerait pour de la muflerie ou de l’indifférence, constitue ici l’une des règles d’or du savoir-vivre. En Turquie, ne pas prêter attention à une femme traduit une marque de respect.

Durant cet enrichissant semestre, il m’aura fallu faire preuve d’une grande capacité d’adaptation. Mais, une chose est sûre : je veux revenir à Istanbul ! L’année prochaine, je dois écrire la thèse de mon master qui traitera des influences islamiques sur la politique intérieure de la Turquie. Peut-on rêver meilleur endroit pour la préparer ?

Photos: (cc)Leif/flickr; (cc)Objektivist/flickr; (cc)boublis/flickr; Video (cc)justuur/Youtube