Entre tourisme et prostitution, à la découverte du quartier Józsefváros à Budapest

Article publié le 23 février 2010
Article publié le 23 février 2010

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Malgré la récession, une rénovation de taille va bon train à Budapest. Mais ce sont plutôt les petites initiatives qui préservent l’intégrité du quartier tristement célèbre de Józsefváros. Visite.

La Promenade Corvin, élément central du projet Corvin-Szigony entamé par la capitale hongroise pour un montant de 405 millions d’euros, est quasiment achevée. Cette entreprise, qui constitue la plus importante rénovation urbaine d’Europe centrale, est également la carte maîtresse du conseil municipal de Józsefváros, qui cherche à redorer son blason et à attirer commerçants et touristes. « C’est toute une nouvelle ville qui a été planifiée, avec ses appartements, ses boutiques, ses bureaux et son parking souterrain », explique Zentai Oszkár, conseiller municipal adjoint au tourisme. « Nous nous employons à reconstruire la bonne réputation de Józsefváros. »

Vidéosurveillance

« Nous nous employons à reconstruire la bonne réputation de Józsefváros »

Simplement surnommé « le 8 e », Józsefváros est devenu synonyme de criminalité, de prostitution, de drogues et est connu pour abriter une population tsigane ; le tout dans une ambiance de bâtiments décrépits déjà considérés comme vétustes bien avant que le soulèvement de 1956 ne les mette à l’épreuve. « Ces idées reçues étaient fondées dans les années 1980 et 1990, explique Zentai Oszkár. Mais aujourd’hui, Józsefváros est l’un des quartiers les plus sûrs de la ville, en partie grâce à l’efficacité du système de caméras de surveillance extérieures mis en place par le conseil municipal, qui a fait disparaître les prostitués des rues. » « Ces personnes ne sont effectivement plus aussi présentes qu’elles ne l’étaient », reconnaît András Szabó, de l’association de protection des intérêts des prostitués hongrois (HPIPA). « Mais, ajoute-t-il, ce phénomène s’est maintenant déplacé vers les appartements. » En effet, ce n’est pas parce que la prostitution est invisible qu’elle n’est pas présente, et la récession a toujours une influence sur celle-ci. « Les clients sont moins nombreux, les prix ont baissé, ou bien les clients en veulent plus pour leur argent », explique András Szabó. « Ces prostitués sont parmi les moins chers du marché [européen], et cela est en partie dû à la concurrence : les travailleurs du sexe venant des pays voisins (Ukraine, Roumanie) sont encore moins chers que les Hongrois. »

Une étude Tampep financée par l’UE et datant de 2009 a révélé qu’en Hongrie, 25 % des travailleurs du sexe venaient d’autres pays d’Europe centrale et de l’Est, tandis que la moyenne européenne de travailleurs du sexe émigrés s’élève à 50 %. Par conséquent, les travailleurs du sexe hongrois se trouvent dans une situation véritablement critique, d’autant plus que l’embourgeoisement du quartier fait qu’ils sont actuellement montrés du doigt. L’HPIPA veille à ce que ces citoyens marginalisés ne soient pas totalement mis à l’écart. « Notre objectif est de fournir aux travailleurs du sexe hongrois des informations quant à leurs droits et à leur santé, tout en informant les institutions et les habitants sur leur situation », continue András Szabó.

Trésors cachés

 Gyuri Baglyas, ancien habitant du 8e et diplômé en politique sociale, cherche également à éveiller les consciences. Agé de 28 ans, il a créé Beyond Budapest Sightseeing (« Tourisme au-delà de Budapest »), une entreprise qui organise des visites qui passent par les cours croulantes du quartier. Depuis les bâtiments qui ont joué un rôle crucial dans l’histoire du pays, comme le palais Festetics, aux constructions plus modestes qui préservent la diversité ethnique de Józsefváros, comme le Parlement rom, les circuits de découverte de Gyuri Baglyas mettent en lumière l’importance de chacune des pierres. « A Józsefváros, la moindre entrée de cour mérite d’être explorée, explique celui-ci. Les trésors du 8e sont en effet bien cachés. » Mais l’ampleur du projet Corvin-Szigony a soulevé des critiques, notamment concernant le remplacement et la rénovation en bloc de quelque 2500 appartements, certains privés, certains appartenant à la municipalité. Beaucoup se demandent si les habitants de second rang, et notamment les Roms, si souvent discriminés, n’ont pas été obligés à quitter leur domicile. « Ce n’est pas du tout le cas, insiste Zentai Oszkár. La plupart de ceux qui vivaient sur la Promenade Corvin ont obtenu de meilleurs appartements dans le même quartier. Et l’augmentation des prix de l’immobilier est positive pour tous les propriétaires. » Gyuri Baglyas reste lui aussi pragmatique : « Je suis triste pour tous ces vieux bâtiments magnifiques, mais la ville doit évoluer sur le long terme. Devrais-je plaindre les gens qui ont dû quitter leurs maisons, devrais-je m’opposer à tous les avantages de ce changement ? Cette opération est indispensable. »

La participation de Gyuri Baglyas à ce changement est certes plus subtile, mais elle rejette encore plus les « vieux clichés » : l’apogée d’une matinée passée en sa compagnie consiste en effet en une visite rendue au vieux Rom Kis Kálmán et à sa femme Kis Kálmánné Éva. Celle-ci nous sert un thé sucré pendant que son mari, ancien premier violon d’un groupe de musique rom, joue quelques magnifiques notes avec une dextérité que l’on n’attendrait pas de ses immenses mains tatouées. Le couple est heureux de répondre à toutes nos questions sur leur culture rom : « Nous aimons rencontrer des gens du monde entier, s’exclame Eva. Nous sommes fiers de notre culture et nous voulons la partager avec les autres, de la même façon que nous la partageons avec nos petits-enfants. Mais nous voulons également apprendre. » Ainsi, la contribution de Gyuri Baglyas au 8e est claire : il s’agit d’une compréhension mutuelle. En rencontrant des habitants et en visitant leurs immeubles, il valorise l’échange culturel et abat les préjugés pour pousser le 8e vers l’avant. Le projet Corvin-Szigony apportera certainement la prospérité économique au quartier de Józsefváros, mais ce sont bel et bien les initiatives personnelles qui contribuent le mieux à son bien-être social et individuel.