Entre ciel et terre. Une histoire européenne (5/9 et 6/9)

Article publié le 13 juin 2009
Article publié le 13 juin 2009
Par Guillaume Delmotte Chapitre cinquième : Stefan En 1989, Stefan n’avait que sept ans. L’âge de raison paraît-il. Il était en tout cas suffisamment grand pour saisir les changements qui s’opéraient depuis plusieurs semaines autour de lui et affectaient sa famille et ses proches. Son père, Peter Ulbricht, employé au « district de Berlin, capitale de la R.D.A.
», aurait sans doute assisté à la manifestation organisée au début du mois de septembre à Leipzig – sa ville natale, où ses parents vivaient encore – si sa femme, Elsa, ne l’en avait pas dissuadé. Un mois plus tard, elle le laissa toutefois se rendre à nouveau à Leipzig – où une nouvelle manifestation de plus grande ampleur eut lieu –, partageant au fond comme lui cet appétit de liberté qui gagnait alors la population d’Allemagne de l’Est.

Alors qu’en janvier de la même année, Erich Honecker affirma que le mur durerait encore cent ans, le porte-parole du gouvernement annonça le 9 novembre, lors d’une conférence de presse, la possibilité pour les citoyens de R.D.A. de voyager librement à l’Ouest.

A l’ouverture des postes–frontières, Peter Ulbricht et sa famille, comme des milliers de Berlinois de l’Est purent enfin franchir la Porte de Brandebourg. « Le » mur était tombé. D’autres se construisirent ensuite : Berlin allait devenir un chantier permanent.

Onze ans après ces évènements, Stefan entra à l’Université Humboldt pour y étudier l’histoire et la philologie allemande. Bien qu’il n’eût pas exprimé jusque-là d’opinion politique particulièrement marquée, il fréquenta de plus en plus assidument un groupe d’étudiants d’extrême–droite qui se réunissait une fois par semaine, à chaque fois dans un endroit différent. Ces jeunes intellectuels, dont certains se déclaraient ouvertement néo-nazis et collectionnaient des objets rappelant le III° Reich – que l’on trouvait d’ailleurs en vente libre sur certains étals de marchés en Pologne –, se persuadaient qu’ils avaient pour mission de « régénérer » l’Allemagne et lui « rendre sa fierté ». Bien qu’au début certains au sein du groupe aient moqué son patronyme, qui se trouvait être aussi celui du premier président du Conseil d’Etat de la R.D.A. – Walter Ulbricht –, Stefan, dont les talents rhétoriques avaient été remarqués, se vit confier la mission de réfléchir à la manière d’enrôler de nouvelles recrues parmi les jeunes chômeurs dont les rangs n’avaient cessé de grossir dans tous les nouveaux Länder de l’ex–R.D.A. Leur idée était simple : attiser la colère des laissés-pour-compte de la réunification et de la globalisation en vue de les rallier à leur cause. Les succès électoraux du N.P.D. – le Parti national–démocrate d’Allemagne, auquel Stefan avait adhéré – dans le Land de Saxe en septembre 2004 puis dans celui de Mecklembourg-Poméranie Occidentale en 2006, les encouragèrent dans cette voie.

Peter Ulbricht, qui dans sa jeunesse avait fait partie du mouvement des Pionniers du S.E.D. (le Parti socialiste unifié, parti unique de la R.D.A.), fut accablé par l’endoctrinement dont son fils était selon lui la victime. Il mourut d’un cancer en 2006, bien avant de voir vers quelles extrémités cet « engagement politique » allait conduire Stefan. Elsa, sa mère, qui avait toujours tenté de le raisonner, accusa Stefan d’avoir tué son père.

Chapitre sixième :

L’adieu à Samuel

Extrait du communiqué de presse de l’Université de Londres (University College, London) du 5 juillet 1997, paru dans le Guardian :

« C’est avec une profonde tristesse que nous apprenons le décès du Professeur Sir Samuel Mendelsohn, survenu à son domicile le 2 juillet 1997. Le Département d’études interculturelles exprime ses plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches. »

Plusieurs articles parurent dans la presse, évoquant largement la stature intellectuelle internationale du Professeur Mendelsohn ou bien parfois s’attardant sur le fait que, dans les années 1930, il avait fréquenté les fameux « Cinq de Cambridge » (Cairncross, Blunt, Burgess, Maclean, Philby) qui s’étaient révélés être des espions de l’U.R.S.S.

Son ami, le philosophe Henry Steinitz, professeur émérite à l’Université de Princeton, écrivit à son sujet un article en forme d’hommage, paru dans le TLS le lendemain de l’enterrement :

« Samuel Mendelsohn fut un passeur entre le ciel des idées et la terre des hommes. Il était incontestablement le digne héritier d’une longue tradition intellectuelle qui depuis les Lumières a guidé d’un esprit sûr les Européens vers l’espoir d’une civilisation meilleure ». H. Steinitz ajouta : « (…) Mais il savait pour l’avoir éprouvé lui-même, ô combien, que les idées esthétiques ou politiques, si indispensables à cette civilisation, ne rendent pas nécessairement les hommes meilleurs. Certaines de ces idées sont parfois la négation même de la civilisation (…) L’histoire de l’Europe est simultanément accoucheuse de modernité et de mort. (…) Avec la disparition de Samuel Mendelsohn, nous prenons conscience de ce que le siècle passé nous a légué : l’inquiétude sourde de notre propre perte. (…) Nous assistons à ce que l’on pourrait appeler la « diffraction » des Lumières, une sorte de déviation de la voie du progrès de l’humanité au voisinage des sombres démons qui hantent l’Europe (…) Au fond, Samuel Mendelsohn, cette « vieille âme » européenne, a toujours été un sceptique capable d’être enthousiasmé par un tableau du Titien ou un nocturne de Chopin (…) ».

Charlotte venait de terminer la lecture de l’article de H. Steinitz. Irène, sa mère, et Emma, sa fille, étaient assises en face dans le salon et se tenaient la main. Le fauteuil où Samuel avait l’habitude de s’asseoir était désormais vide. Elles avaient écouté Charlotte sans prononcer un mot jusque là.

Après quelques instants de silence, Irène prit la parole.

Irène. – « Ce cher Henry a toujours été un ami. Mais, bon Dieu ! Ce qu’il peut être assommant parfois !».

Charlotte et Emma se mirent alors à rire, comme pour se rappeler à la vie. Cela faisait huit jours que cela n’était pas arrivé.

Charlotte. – « Maman, veux-tu que je prépare du thé ? »

Emma se leva aussitôt et se dirigea vers la cuisine, faisant signe à sa mère qu’elle s’en chargeait. Elle laissa Irène et Charlotte seule à seule.

Charlotte. – « Crois-tu qu’il m’ait réellement pardonnée de m’être mariée avec un Allemand ? » Elle n’attendit pas la réponse. « Je n’en ai plus discuté avec lui depuis tout ce temps ».

Irène. – « Oui. Je crois que oui. Moi non plus, à dire vrai, je n’en ai pas reparlé avec lui. Mais les liens qu’il a pu tisser aussi bien avec Joachim qu’avec tes enfants montrent qu’il avait dépassé ça. Et puis, je crois que ton père a toujours eu de l’estime pour l’universitaire qu’est ton mari. Ils avaient cela en commun : ils faisaient tous les deux partie de ce tout petit monde. »

Charlotte. – « Oui. Mais au fond je crois l’avoir déçu. Il aurait tant désiré que je sois écrivain, que je suive ses pas. Mais je ne me sentais pas l’âme d’une pure intellectuelle. Joachim, lui, fut d’une certaine manière une réponse. Il a toujours eu une telle foi dans la possibilité d’agir sur le monde, quand Papa, lui, ne vivait que dans le monde éthéré des livres et des idées, sans presque jamais redescendre sur terre, pour se mêler à ses contemporains. Pour Joachim, une idée belle et généreuse ne mérite jamais qu’on la sauve de l’épreuve de l’action. »

Irène. – '« Je te trouve bien sévère à l’égard de ton père. Le croyais-tu si insensible au sort des hommes ? »''

Emma rentra dans la pièce à ce moment-là.

© Guillaume Delmotte.

Sculpture et photo : © Michel DELMOTTE. Entre – acte (1991/1992)