Entre ciel et terre. Une histoire européenne (3/9 et 4/9)

Article publié le 5 juin 2009
Article publié le 5 juin 2009
Par Guillaume Delmotte, avril 2009 Chapitre troisième : Irène Le Royal Albert Hall accueillit en 1938 une jeune pianiste française, au talent prometteur et qui ne demandait qu’à être confirmé, Irène Bazin, pour une série de concerts qu’elle devait donner au bénéfice d’une association caritative.
Le père d’Irène n’était autre que Pierre-François Bazin, qui appartenait lui-même à ce petit monde des grands pianistes que les salles des grandes capitales européennes s’arrachaient et qui avait épousé, en secondes noces, une couturière de l’Opéra de Paris d’origine italienne, Anna Biagini.

Samuel décida d’assister à cette première prestation de « Mademoiselle Bazin » devant le public londonien. Mélomane, amateur de Schubert et de Beethoven, il se rendait régulièrement à Londres pour assister à des concerts. Néanmoins le nom d’Irène Bazin lui était encore inconnu. Ce fut pour des motifs bien moins nobles que l’amour de la musique ou l’idée de faire un don généreux pour une cause sociale qu’il se rendit à ce concert : une photographie représentant la pianiste debout, une main effleurant un imposant Steinway, parue dans le Daily Telegraph et illustrant un article annonçant sa venue à Londres – qu’il lut dans la chambre de l’un de ses condisciples à Trinity – le décida à prendre un billet.

Le train arriva en gare de King’s Cross à l’heure cette fois-ci. Il interpréta aussitôt ce simple fait comme un signe du destin. Il prit un taxi qui le conduisit directement devant le Royal Albert Hall. Là, une foule compacte s’agglutinait déjà devant l’entrée. Il avait convaincu deux amis de se joindre à lui : ils avaient vu eux aussi la photographie.

Avec une urbanité consommée, Samuel salua quelques vagues connaissances avant de prendre place. Tandis que les lumières s’éteignirent au-dessus de la salle remplie et que la scène s’illumina, on entendit les inévitables quintes de toux accompagnant tel un rituel le début de tout spectacle, mais à un tel niveau sonore ce soir-là, que l’on put penser que Chopin, qui fut au programme, devait avoir quelque vertu apaisante qui aurait attiré tous les sujets bronchitiques de Londres, réunis pour l’occasion au Royal Albert Hall.

Irène Bazin entra sur scène et salua le public. Samuel n’applaudit pas tout de suite comme le firent ses amis en particulier. Il demeura interdit quelques secondes. L’image de la jeune femme, dont le portrait qu’il vit d’elle deux semaines auparavant était resté gravé dans sa mémoire, le troubla à un point tel qu’il crut se trahir auprès de ses amis. Il reprit un instant ses esprits et se mit machinalement à frapper ses mains l’une contre l’autre, alors même que le silence venait de se faire dans la salle. La jeune interprète de Chopin, qui s’installa face à son instrument, sembla le fixer avec insistance. Samuel aurait sans doute préféré disparaître dans ce moment de confusion. Ses deux amis sourirent discrètement.

Les premières notes d’un nocturne retentirent.

Samuel conserva toute sa vie comme une relique la photographie d’Irène, découpée un soir de 1938 dans le Daily Telegraph, journal qu’il n’avait jamais pris l’habitude de lire par la suite, alors que Chopin entra définitivement dans le panthéon de ses compositeurs préférés.

Cette même année 1938, l’Autriche, que Samuel avait quitté avec ses parents et sa sœur cadette Judith, huit ans auparavant, venait de tomber dans les mains d’Hitler, qui n’avait plus qu’à la cueillir comme un fruit mûr, pour ne pas dire pourri. Le dépeçage de la Tchécoslovaquie allait suivre, entériné par les « accords » de Munich. Dans L’Equinoxe de Septembre, Henry de Montherlant eut ces mots terribles de lucidité face à l’évènement : la France, écrivit-il, « est rendue à la belote et à Tino Rossi. Sur le demi-cadavre d’une nation trahie, sur les demi-cadavres de leur honneur, de leur dignité et de leur sécurité, des hommes par millions dansent la danse de Saint-Guy de la paix ».

Chapitre quatrième :

Joachim

« Joachim, vous êtes un peu trop naïf ». C’est en ces termes que son directeur de thèse à Harvard conclut l’entretien qu’il venait d’avoir avec Joachim Rückert, jeune étudiant allemand en économie, nouvellement inscrit à la Graduate School. Il avait étudié cette discipline, ainsi que l’histoire moderne et les sciences politiques, à l’Université libre de Berlin, avant de rejoindre les cohortes d’Européens qui se pressaient déjà en nombre sur les campus nord-américains à l’orée des années 1970.

Joachim, qui était né à Stuttgart en 1945, avait été actif dans le mouvement étudiant contestataire à Berlin-Ouest, à la fin des années 60. Militant au sein des Jusos, organisation de jeunesse du Parti social-démocrate (S.P.D.), il y défendit des positions assez radicales qui ne manquaient jamais de susciter la désapprobation de ses parents lorsque la conversation portait sur la politique. Mais il est vrai que chez les Rückert, il n’y avait guère de discussions qui ne fussent pas de nature politique. M. Rückert père professait en toute chose une modération qui le portait à soutenir sans discontinuer les chrétiens-démocrates de la C.D.U., au pouvoir à Bonn depuis les débuts de la République fédérale, ce qui avait le don d’exaspérer le jeune Joachim.

Le choix de la science économique s’était d’une certaine manière imposé à lui. En 1968, la Banque de Suède créa un « Prix de sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel », qui allait bientôt devenir, par une ruse de l’Histoire, le « prix Nobel d’économie ». La discipline, consacrée au même rang que la physique ou la médecine, prenait ainsi un ascendant, jusqu’à imprégner tout le langage politique des décennies qui suivirent. La science économique prétendait pouvoir dicter rationnellement l’action des gouvernements. Pour un jeune homme dont l’ambition était de « transformer le monde », selon la formule de Marx dans les Thèses sur Feuerbach, il devenait dès lors indispensable de maîtriser cette science si impérieuse.

Le Département d’économie de l’Université Harvard décerna un PhD à Joachim en 1972. La même année, la London School of Economics and Political Science (L.S.E.) lui offrit un poste de Lecturer (maître de conférences). L’idée de vivre et de travailler à Londres, où avait résidé son cher Marx pendant la seconde moitié de sa vie, lui était plaisante.

« Joachim, vous êtes un peu trop naïf »: ce n’est que bien plus tard que Joachim Rückert comprit le sens des paroles de son directeur de thèse, James A. Leach, qui, lui, ne reçut jamais le « Prix Nobel d’économie ».

Le Professeur Leach, qui enseigna à Harvard jusqu’en 1979 – après une carrière qu’il commença au sein de l’administration de F.D. Roosevelt, en tant conseiller au Département du Trésor, avant de faire partie plus tard de l’équipe des conseillers économiques de J.F.K. – vécut assez longtemps pour voir les évènements qui ébranlèrent le monde à la fin des années 1980 et au début des années 1990, de la chute du Mur de Berlin à celle de l’Union soviétique. Ce fut d’ailleurs l’objet de la dernière conversation qu’il eut avec son ancien élève, Joachim Rückert, devenu lui-même un universitaire respecté.

© Guillaume Delmotte.

Sculpture et photo : © Michel DELMOTTE. Entre – acte (1991/1992)