Entre ciel et terre. Une histoire européenne (1/9 et 2/9)

Article publié le 8 mai 2009
Article publié le 8 mai 2009
Par Guillaume Delmotte, avril 2009 Chapitre premier Sir Samuel Au printemps 1972, trois ans avant la naissance d’Emma, Sir Samuel Mendelsohn anima l’un de ses derniers séminaires de littérature comparée à l’Université de Londres, où il tentait, depuis plus de vingt-cinq ans, de transmettre tant bien que mal son amour du patrimoine littéraire européen à des étudiants qui, pensa-t-il, l’âge
venu, étaient désormais des enfants de ce qu’il désignait – avec ce mélange de scepticisme continental et d’empirisme anglais dont il faisait preuve selon ses amis, mais sur un ton sentencieux, méprisant, cassant, que son épouse, Irène, ne connaissait que trop bien – comme étant l’âge de « l’idiot-visuel ».

Sir Samuel, fait chevalier par la Reine en 1965, était né en février 1914 à Vienne, capitale de ce qui était pour quelques années encore l’Empire austro-hongrois, sous le règne finissant de François-Joseph, monarque d’un autre âge. Son père, le docteur Eduard Mendelsohn, adepte des théories freudiennes, quitta en 1930 la jeune république autrichienne, où l’antisémitisme semblait une tradition nationale bien établie et dont la vie politique était alors secouée par des affrontements de plus en plus violents entre partis rivaux. Il rejoignit avec sa famille la France, c’est-à-dire Paris, où un poste lui avait été proposé à l’Hôpital Sainte-Anne. A seize ans, Samuel, déjà parfaitement francophone, entra au Lycée Louis-le-Grand où la bourgeoisie germanopratine envoyait sa progéniture.

Son baccalauréat en poche, le jeune Samuel, élève indéniablement doué selon ses professeurs, fort savant en latin et en grec, décida de partir en Angleterre, afin d’étudier à Cambridge, dont un camarade, rejeton d’une lignée de diplomates, l’avait entretenu. Malgré les préventions de son père, Samuel choisit les lettres, domaine où il excellait. A Trinity College, où il fut admis, il côtoya ce que lui-même convint de nommer dans une lettre qu’il adressa à sa mère en décembre 1932, avec une certaine pompe en la circonstance, « certains des esprits les plus fins et les plus originaux de l’époque ».

Mais l’époque, qui ne manquait certes pas d’originalité, n’était pas spécialement portée à la finesse. Les vociférations des ligues et partis nationalistes et fascistes contre les démocraties parlementaires résonnaient un peu partout en Europe. Comme cela a été dit un jour, l’aboiement allait bientôt remplacer la parole en Allemagne, quand cela était déjà le cas en Italie.

Loin du bruit et de la fureur de la vie politique européenne, Samuel Mendelsohn soutint en 1939 une thèse dont le sujet était « Considérations relatives à l’histoire et à la théorie des genres littéraires en Europe aux XVIII° et XIX° siècles ». Sa carrière universitaire était lancée. Quelques mois plus tard, la Seconde Guerre mondiale commença en Europe.

Chapitre deuxième Charlotte

Tenu en haute estime par ses pairs, craint par ses étudiants de première année, honoré par plusieurs distinctions académiques, auteur d’essais érudits ayant fait l’objet de recensions élogieuses, critique littéraire lui-même réputé – les lecteurs du TLS, pour lequel il donnait chaque année une dizaine d’articles, louaient son talent et lui vouaient une réelle admiration, attestée par le courrier qu’il recevait et qui n’avait d’égale que la jalousie mal dissimulée de ses collègues –, le Professeur Mendelsohn ne fut pas mécontent lorsque sa fille Charlotte lui déclara son vœu d’étudier, comme lui jadis, dans ce « temple de l’élite intellectuelle » qu’est l’Université de Cambridge. Dans le ciel serein de la connaissance universelle, la « fille de » trouva tout naturellement sa place.

Enfant, elle fut choyée par son père. Sa mère, Irène, la poussa à étudier la musique et le piano, ce qu’elle fit avec constance et application. Elle était enjouée en société mais pouvait passer des heures, seule dans sa chambre, à lire les livres qu’elle prenait dans la bibliothèque du Professeur Mendelsohn. Celui-ci bien sûr la guidait paternellement dans ses choix au début, mais très vite ses goûts personnels s’affirmèrent. Le soir, au dîner, elle rendait compte des ouvrages dont elle avait terminé la lecture. Son père l’écoutait avec intérêt. Elle aimait s’imaginer qu’il se servirait de ses commentaires, qu’elle voulait toujours empreints du sérieux qui convenait selon elle à ce genre de travail, pour écrire un prochain article. Elève au Newnham College – l’un des deux collèges féminins du Cambridge d’alors–, elle y entama des études de littérature anglaise, couronnées en 1970 par une thèse de doctorat où la lectrice de Virginia Woolf qu’elle fut déjà adolescente, disserta sur un sujet qu’elle portait en elle depuis longtemps : « Esthétique et politique au sein du groupe de Bloomsbury ».

Ses ambitions littéraires, encouragées par son père, la menèrent à publier un premier roman, qui fut en réalité le dernier : The Witness. Ce fut la première déception de Sir Samuel. A sa sortie de l’université, elle trouva sans difficulté un poste à la British Library, qui devait être une sinécure lui permettant de se consacrer à l’écriture. En fait de sinécure, son travail commença peu à peu à l’accaparer toujours davantage, ne lui laissant guère le loisir d’accomplir une œuvre littéraire. Sir Samuel mit d’autres mots sur cette carrière avortée et parla de talent gâché. Les espoirs mis en elle ne portèrent pas tous leurs fruits. Mais en réalité, ce qu’elle avait cru être son désir le plus profond se révéla être celui de son père, qui l’avait élevée, pour ainsi dire, dans l’idée qu’elle devait poursuivre la voie qu’il avait tracée pour elle. Mais que voulait vraiment la jeune Charlotte ?

En ce début des années 1970, le conservateur Edward Heath occupait le 10 Downing Street. Dans le gouvernement qu’il avait formé – et qui allait faire accepter le Royaume-Uni au sein du Marché commun – le ministre de l’Education, Margaret Thatcher, dans le cadre d’une politique générale de réduction drastique des dépenses publiques, venait de se faire connaître dans l’opinion sous le sobriquet de « Thatcher, Thatcher, Milk Snatcher », après avoir supprimé la distribution du lait dans les écoles primaires, ce qui provoqua une vague de mécontentement. En 1985, alors que « Maggie » était devenue Premier ministre, l’Université d’Oxford, où elle fut étudiante, refusa de lui attribuer un diplôme honorifique afin de protester contre ses coupes claires dans le budget de l’Education. Sir Samuel approuva alors sans réserve la décision oxonienne, comme le fit d’ailleurs Charlotte qui avait accompagné à ce moment-là son mari Joachim à New York, où ce dernier avait été invité à un colloque international organisé par l’Université Columbia et pour lequel il avait préparé une communication attendue sur « le système monétaire international depuis les accords de Bretton Woods ». Comme à chaque fois qu’ils quittaient Londres pour ce genre de périple, Irène et Samuel veillaient sur leurs petits-enfants, Emma et Jonathan.

© Guillaume Delmotte.

Photo : Michel DELMOTTE. Terre cuite 1991/1992 Entre – acte