En souvenir de l’enthousiaste Jan Byk

Article publié le 9 mars 2009
Article publié le 9 mars 2009
Le 23 février 2009, la Pologne a fait ses adieux à l’un de ses artistes les plus éminents, Franciszek Starowieyskin décédé à l’âge de 79 ans à Varsovie. Nous republions à cette occasion l’extrait d’un entretien avec ce peintre et décorateur de théâtre renommé connu sous le nom de Jan Byk.

« Grâce à mon art j’ai pu atteindre quelque chose avec précision bien que le temps nous soit compté »

Inspiré par l’art baroque, le style de Franciszek Andrzej Bobola Biberstein-Starowieyskiétait incomparable et raffiné. Les affiches exceptionnelles qu’il a créées à partir des années 60 et jusque dans les années 80 pour des films du monde entier ont donné une nouvelle dimension à ce genre artistique. Il n’est donc pas surprenant que le style Starowieyski soit montré en exemple dans les écoles polonaises spécialisées dans l’art de l’affiche. Il avait l’habitude de faire des annotations sur ses œuvres, mais aussi de les antidater de 300 ans, afin que cela reflète, disait-il, son état d’esprit.

En hommage, nous proposons l’extrait d’une interview publiée à l’origine dans un recueil d’entretiens avec des artistes réalisés en 2005 à Cracovie, intitulé « Miedzy logos a mythos » (Entre logos et mythes). Cette publication comprend également des rencontres avec d’autres grands noms tels que le metteur en scène Adam Hanuszkiewicz ou encore avec Jan Miodek, une autorité en ce qui concerne la langue polonaise. L’entretien avec Starowieyski est mené par l’écrivain Zbigniew Kresotawy.

Quand je vous parle de perspective, vous dites prendre votre temps avec les couleurs et analyser les combinaisons entre les tons chauds et froids. Qu’est-ce qui fait de vous un artiste de premier ordre ? Vous semblez serein et le monde autour de vous ne semble pas avoir d’importance. Mais surtout vous ne vous impliquez pas dans le champ social de l’art. Vous êtes fascinant pour cette raison et pour votre sérénité.

Trop de gens dans la société éprouvent des émotions. Pourquoi devrais-je me préoccuper de considérations morales ? On ne peut vivre éternellement dans l’illusion. Mais ceux qui sont insensibles à l’art devraient être divisés en deux catégories : ceux qui le regardent et ceux qui le lisent. Ça a commencé par la spéculation que l’on a qualifiée de vertu. Celui qui est l’origine de ce malheur est, vous l’aurez deviné, Baruch Spinoza.

Il y une longue lignée de gens comme ça. Ils ont laissé derrière eux le côté mystique de l’humain. Le meilleur exemple de la pensée mystique était Johannes Kepler, qui pour une raison inconnue, à partir d’un rêve, envisagea le monde selon des lois mathématiques. Isaac Newton a fait la même chose mais d’une façon louche ; il a combattu tout au long de son siècle contre la logique à partir de la mystique. C’est très difficile pour moi de comprendre ça parce que je n’ai pas le don du langage. Grâce à mon art j’ai pu atteindre quelque chose avec précision bien que le temps nous soit compté.

Je suis allé à Linz en Autriche où Kepler possédait une maison. Je m’y suis rendu à la fin du mois de février de cette année. Il y avait une réception et après quelques verres, je me suis assis à côté du maire de la ville, qui par ailleurs est une personne extraordinaire qui aime l’art et les artistes. Je lui confiais que je quittais la ville le lendemain matin sans avoir vu la maison dans laquelle Kepler avait vécu. Elle me répondit qu’elle était située à quelques pas de l’endroit où nous nous trouvions, et donc nous y somme rendus.

J’ai alors décidé que je devais rendre hommage à Kepler, mon idole, et ai réfléchi à ce que je pouvais faire. Je me suis mis cul nu et ai dansé dans la rue devant la maison de Kepler, dans le froid hivernal au beau milieu de la nuit ! Je dansais et la maire accepta cela comme quelque chose de normal. La police en revanche, qui attendait non loin de là, voulait réagir à ce qui leur semblait sans doute comme un coup de folie. Ils ont voulu m’arrêter mais la maire les a calmés avant de me calmer.

Je ne sais pas si j’aurais dû réagir autrement. C’est arrivé en une seconde de pure émotion due à un bonheur indescriptible d’identification avec un maître qui n’existe plus. Tout ce qui reste est son héritage. Je voulais lui montrer l’enthousiasme d’un peintre, d’un artiste ! Voilà tout. C’est également visible dans mon attitude artistique. Tout ce que vous avez à faire c’est regarder attentivement.

Il y a des circonstances où vous utilisez des chiffres dans votre travail. Il y a aussi des signes, des formules et des lettres ; quelques fois vous avez changé les dates. Il y a beaucoup de formules mathématiques et même du langage informatique. A l’origine, vous aviez signé vos œuvres du nom de M. Jan Byk.

Très souvent, les chiffres sont dans les coins. Ils représentent mes nombreuses dettes et parfois mon salaire mais personne ne sait rien de tout ça. Ils symbolisent également mes secrets. Quant à la signature « Jan Byk » c’est mon pseudonyme qui est né à l’époque turbulente de l’avant-garde à Cracovie et qui me suivra jusqu’à la fin.