En Italie, la « République des précaires » hausse le ton

Article publié le 8 avril 2011
Article publié le 8 avril 2011
500 000 stagiaires, 300 000 apprentis : en Italie, c’est tout un peuple de jeunes précaires qui a décidé, pour la première fois, d’élever la voix. Ils descendront dans la rue samedi 9 avril, unis et sans couleur politique, pour une manifestation nationale à l’intitulé sans équivoque : « Il nostro tempo è adesso » (« Maintenant, c’est notre tour »).
Eleonora Voltolina, fondatrice du portail web « La République des stagiaires », est l’une des quatorze signataires de l’appel. « Ont aussi signé un archéologue, un opérateur de centre d’appels, un avocat ou encore des journalistes, précise-t-elle. Nous avons tous en commun la volonté de sortir de cette prison qu’est la précarité, et de dire "ça suffit !" à l’Etat-providence des familles. »

Cafebabel.com : Les mouvements « Se non ora, quando ? » (« Pas tout de suite… Alors quand ? ») et « Il nostro tempo è adesso » (« Maintenant, c’est notre tour ») le prouvent : en Italie, tout le monde prétend conquérir le présent. Comment y parviendront les précaires ?

Eleonora Voltolina : Pour la première fois, ils descendront tous en même temps dans la rue : ils seront présents à la « Street parade » de Rome, ainsi que dans les autres villes italiennes. (Des manifestations sont également prévues sur les terres d’adoption des précaires italiens, comme Washington et Bruxelles, ndlr). C’est déjà une bonne raison d’espérer. Nous voulons dire à quel point nous sommes fatigués de connaître seulement les côtés négatifs de la flexibilité du travail, et montrer que nous ne sommes pas une génération qui se tait. Nous réclamons des contrats et des salaires à la hauteur de nos études et de notre dignité. Dans ce pays, un doctorant peut se voir attribuer une place de chercheur… sans aucune bourse d’études !

Cafebabel.com : Un premier recensement des membres de la « République des stagiaires et des précaires » ?

Eleonora Voltolina : Voilà justement le risque… Si nous sommes quelques centaines à manifester, ce sera une défaite pour nous, et une victoire, au contraire, pour ceux qui nous voient comme une poignée de jeunes gens plaintifs. C’est pour cela que nous invitons aussi les familles à participer : ce sont elles les premières victimes du système, puisqu’elles doivent se substituer à un Etat qui n’apporte aucune aide économique aux précaires. Nous devons faire en sorte que les hommes et femmes politiques ne fassent plus la sourde oreille et trouvent une solution pour nous faire sortir de cette cage.

Cafebabel.com : Pourquoi, en Italie, le marché du travail flexible s’est-il transformé en chemin de croix pour les jeunes ?

Eleonora Voltolina : Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ici, seul un stage sur dix débouche sur un contrat de travail. Plus de la moitié des stages ne prévoient pas un seul euro de dédommagement. 80% des nouvelles embauches se font grâce à des contrats dits flexibles. Le chômage touche 29% des jeunes de 15 à 24 ans : seule l’Espagne fait pire. Il faut agir, nous le demandons haut et fort, quelles que soient nos affinités politiques. Nous ne sommes pas tous d’accord sur les solutions à apporter, mais nous nous rejoignons sur une chose : oui à la flexibilité, non à la précarité.

Cafebabel.com : « Il Popolo viola » (« Le Peuple violet »), « Le Donne indignate » (« Les Femmes indignées »), les manifestations pour défendre la Constitution, la colère des étudiants fin 2010… La fragmentation de toutes ces revendications ne joue-t-elle pas contre vous ?

Eleonora Voltolina : C’est vrai, c’est dans l’ADN des Italiens, régionalistes comme individualistes, de se diviser sur tout, y compris sur les objectifs communs. Il peut arriver que vingt parlementaires présentent vingt propositions de lois différentes sur le même thème ! Nous essaierons donc de passer outre nos désaccords. Et nous voulons impliquer les jeunes, parce qu’ils se sentent en sécurité dans leur bulle universitaire et ne prennent pas conscience de ce qui les attend. La révolte de décembre n’a été qu’une étincelle. Notre projet est plus ambitieux : nous n’agissons pas à l’instinct, nous voulons nous construire un futur !

Photo : courtoisie de Il nostro tempo è adesso