En Estonie, la campagne pour le référendum en quête d’inspiration

Article publié le 24 avril 2003
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Article publié le 24 avril 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

A peine lancée, la campagne médiatique sur l’adhésion de l’Estonie à l’Union européenne semble déjà s’essoufler. Mais le débat perd en vitalité ce qu’il gagne en maturité.

Cent cinquante jours avant le grand rendez-vous qui devrait décider de la nouvelle trajectoire géopolitique de l’Estonie, la vie suit son cours sur les rives de la Baltique. Pour résumer les choses, les travailleurs travaillent, le gouvernement gouverne, les chiens aboient et les caravanes passent. Difficile de croire que le pays s’apprête à tourner une nouvelle page de son histoire. Car quoiqu’on en dise, que le pays épouse l’Union européenne (UE) ou lui tourne le dos, c’est un autre chapitre qui s’ouvrira le 14 septembre prochain à l’issu du référendum. Reflet de ce stoïcisme tout estonien face à l’histoire, les médias ne s’enflamment guère pour la cause. Que ce soit pour flatter Bruxelles ou pour l’assassiner.

Zone de libre-échange ?

Derrière la tiédeur des débats, il y a bien sur des choix éditoriaux. L’actualité internationale et nationale des derniers mois n’a en effet pas manqué au moulin des rédactions pour remplir les unes et têtes de pages. Au premier plan, la crise irakienne puis le basculement dans la guerre ont pris une importance décisive dans la plupart des médias. Avec les suites que l’on connaît : parasité par les divisions entre “anciens” et “modernes”, le message européen est devenu quasiment inaudible. Plus grave, en remettant en scène de façon magistrale le rôle des Etats-nations dans la conduite des affaires du monde, c’est le projet même d’une Europe politique qui a volé en éclats. Au-delà de toutes les espérances, la guerre en Irak a donc conforté l’idée, déjà majoritaire en Estonie, selon laquelle l’UE ne serait qu’une zone de libre-échange. Or, pour les médias comme pour les citoyens, on tombe difficilement amoureux d’une zone de libre-échange.

Autre signal, plus marquant, du faible intérêt pour le référendum : les élections législatives du 2 mars n’ont pas créé le débat tant attendu sur l’opportunité de l’adhésion. Politiquement plus rentables, “les thèmes de la sécurité, des impôts ou de la corruption ont bien davantage focalisé les discours que le rôle du pays au sein de la Convention européenne” observe avec lassitude M. Henrik HOLOLEI, représentant du gouvernement estonien à ladite Convention. Certes, le nouveau Premier ministre Juhan Part (Res publica, nouveau et néanmoins premier parti de droite) a maintes fois répété son ambition de faire entrer l’Estonie dans l’UE. Ce sera cependant sur sa capacité à mobiliser les électeurs qu’il sera jugé sur ce dossier.

A l’aune de ces éléments, il serait pour autant inexact de conclure que le débat est tout simplement évité. D’abord, il faut préciser que la campagne politique vient tout juste de débuter. Le référendum estonien étant avant-dernier dans le calendrier de la ratification (dans cinq mois), il eut été peu productif, du point de vue médiatique, de commencer bien plus tôt. Par ailleurs, la campagne profite déjà de la médiatisation des référendums malte, slovène et hongrois pour alimenter les discussions. Enfin, et comme le souligne Paavo Palk, porte-parole du Service d’information sur l’Union Européenne de la Chancellerie, “la signature du traité d’adhésion, le 16 avril devrait donner à la campagne un nouveau départ, en donnant un signal fort à l’opinion”.

Débat escamoté

Plus fondamentalement, la discrétion de la campagne estonienne sur le référendum révèle surtout la faible capacité d’organisation et le cruel manque de relais médiatiques du coté des opposants à l’adhésion. Non représentés au Riigikogu (le Parlement estonien), les adversaires de l’UE n’ont pas davantage l’écoute des mass medias puisque les trois grands quotidiens nationaux, les trois chaînes de télé et les plus grandes radios sont plutôt favorables à l’adhésion sans toutefois entretenir de liens financiers ou politiques avec le pouvoir (télévision publique mise à part). “Difficile d’exister donc, lorsque majorité, opposition et médias s’entendent sur un même sujet” fait remarquer M. HOLOLEI. Le “Mouvement du Non a l’UE”, dirigé par Uno Silberg n’a guère que son site internet pour communiquer.

Curieusement, dans un contexte politique et médiatique aussi favorable a l’adhésion, les sondages apportent un élément contradictoire : avec 57% de partisans du “Oui” contre 37% de “Non” (1), l’Estonie n’apparaît qu’en milieu de tableau au palmarès de l’euro-entousiasme chez les pays candidats. Sans doute faut-il y voir pour une part l’érosion naturelle de dix années de candidature. Le paradigme du soutien à la construction européenne, selon lequel plus un pays se rapproche de l’adhésion plus les forces qui l’y poussent s’épuisent, pourrait donc se confirmer une fois de plus.

Arguments identiques depuis dix ans

L’autre revers de la médaille, dans cette absence de duel au sommet, c’est le caractère figé et infécond des débats. Cantonnée dans une approche académique de l’adhésion estonienne, avec force graphiques, tribunes de spécialistes et autres travaux universitaires, les médias généralistes pourraient bien se prendre au piège de l’adhésion “rationnelle” … voire de l’adhésion forcée, comme certains voudraient le faire croire. Une fenêtre de tir idéale pour le Mouvement du Non, dont le message principal repose sur la dénonciation de la “propagande d’état” et sur le slogan “UE = URSS”. Drapeau étoilé avec marteau et faucille en son centre a l’appui. La force politique et médiatique du Oui à l’adhésion pourrait donc, paradoxalement, faire sa faiblesse, dans un pays où l’on se méfie de tout ce qui ressemble à une forme de pensée dominante, si fier de sa souveraineté fraîchement acquise.

Encore dans les starting-blocks, la campagne estonienne dispose encore de cinq mois pour susciter le débat. L’enjeu est de taille : en décembre 2002, dernière date connue en matière de sondages, 49% des personnes interrogées déclaraient ne pas avoir arrêté de décision ferme pour le référendum.

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(1) Sondage EMOR conduit en décembre 2002 : 57% des personnes interrogées soutiennent plutot ou totalement l’adhésion, 33% s’y opposent plutot ou totalement et 11% ne se prononcent pas.