En Bulgarie, un ancien braqueur de banques vient en aide aux plus démunis

Article publié le 22 octobre 2015
Article publié le 22 octobre 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Dans les années 90, il pirata une banque en Bulgarie et déroba ainsi plus de 90 000 euros. Après avoir rendu l’argent (et payé sa dette à la société), Stefan Cholakov opère dorénavant dans un registre professionnel complètement différent : il aide la population des sans-abris de Sofia à se nourrir convenablement.

“Nous ne sommes pas pauvres, ce sont eux qui nous rendent pauvres”, déclare Stefan Cholakov, tout en gardant un oeil attentif sur les légumes qu’il est en train de cuire sur le gril. C’est le soir et le restaurant qu’il tient dans la capitale bulgare est rempli de gens affamés.

Il y a quelques mois, Stefan, âgé de 40 ans, a provoqué un raz-de-marée médiatique en commençant à servir des sans-abris ne pouvant s’offrir de la nourriture. Il y a quelque temps déjà, il avait entrepris une action par laquelle il donnait les restes de nourriture du restaurant aux plus nécessiteux. Et il y a plus longtemps encore, il s'était mis en tête de faire la préparation et la distribution de soupes chaudes. 

Dans les années 90 pourtant, Stefan avait dérobé un montant colossal d’argent à une banque grâce à un plan particulièrement complexe. Le montant s’élevait à environ 90 000 euros. "J’avais envie de flatter mon ego, de prouver que j’étais plus malin que cette banque" nous dit-il 20 ans plus tard. Suite à ce cambriolage numérique, Stefan a retourné l’argent et s’est rendu à la police. Il a été condamné à 4 ans et 10 mois de prison. 

Un héros de roman

Stefan Cholakov est comparable à un personnage de roman. On peut en être quasiment convaincu au regard de la lecture de sa biographie tant il semble être la victime d’une intrigue. En 1997, alors âgé de 22 ans, il réalise son remarquable braquage sans utiliser d’arme à feu ni de masque dissumulant son visage, mais au travers d’une série de plans complexes reliés entre eux via un réseau de différents individus. Il gagne ainsi le funeste titre de plus jeune braqueur de banque dans le monde, à aujourd’hui.

Aujourd’hui il semble ressentir une certaine tristesse vis-à-vis de cette époque, notamment à cause du stress qu’il a dû endurer et de ce qu’il a fait vivre à sa famille, et par-dessus tout, le temps perdu en prison. Beaucoup de média bulgares l’ont invité dans leurs studios dans les années qui ont suivi, les présentateurs le regardant avec un drôle de sourire, comme s’il était en réalité un perroquet exotique sachant chanter l’hymne nationale française. Et depuis que son initiative permettant de nourrir les sans-abris est devenue populaire, ils recommencent à l’inviter.

 

Un proverbe ironique bulgare prétend que chaque bonne action ne peut rester "impunie". Cependant, Stefan semble plutôt être la preuve du contraire. Il a récemment installé un réfrigérateur devant son restaurant. L’appareil fonctionne sans interruption et conserve de la nourriture pour quiconque en aurait besoin, et c’est gratuit. Au moment où j’écris cet article, il n’y a pas moins de 27 réfrigérateurs avec de la nourriture gratuite répartis à travers tout le pays, un autre excellent exemple de cette initiative. Pendant la période des derniers mois dans laquelle cette idée a fait son chemin, Mino Karadjov, 15 ans, a pris part à l’action. Plutôt que d’errer sans but dans les  rues de Sofia sans être concerné par quoi que ce soit, ce qui est finalement plutôt normal pour un adolescent tel que lui, il a été très occupé à étudier les technologies de l’information. Avec l’aide de Stefan, il a créé une plateforme en ligne ayant pour but de pousser les gens à partager de la nourriture, appelée "Si vous aviez donné".

Tout en épluchant habilement des pommes de terre  à l’aide d’un couteau, Stefan a dit quelque chose qui m’a bluffé. "Beaucoup de gens viennent se servir dans le réfrigérateur la nuit parce qu’ils ont honte." Il ajoute même que certaines de ces personnes qui ont été aidées dans le passé ont maintenant trouvé un travail. L’une d’entre elles d’ailleurs travaille dans un bar à côté et il lui arrive même de donner de la nourriture régulièrement. Stefan fait même allusion au taux de suicide dû à la pauvreté dans ce pays. Mais toute l’étendue du problème ne peut être vraiment mesurée, bien que cela soit quelque chose de connu qui arrive plus souvent qu’on ne le croit selon lui.

Un nouveau type d'anarchisme

“Nous réalisons des choses indépendamment de l’Etat, et grâce à cela, nous avons commencé à nous aider les uns les autres" continue Stefan sur sa lancée. Est-ce un nouveau type d’anarchisme, une spécificité bulgare ? À propos de politique, il partage pas mal d’idées avec un anarchiste assez "old school", sans pour autant être contre l’Etat à proprement parler. Il semble juste être contre les parties "dysfonctionnement" et "corruption" de l’Etat.

Stefan admet que l’activité relative aux réfrigérateurs avec de la nourriture gratuite n’est pas légale car elle n’est pas contrôlée par l’Agence alimentaire bulgare. Néanmoins, il croit dur comme fer qu’une initiative de la sorte ne peut être que bénéfique malgré tout. Il souligne aussi que, officiellement, il ne possède pas d’acte de propriété (le restaurant n’est délibérément pas sa propriété officielle bien qu’il y ait investi de l’argent). Il pense qu’il n’a pas besoin de posséder quoi que ce soit. "Posséder nous affaiblit" déclare-t-il simplement, tout en prenant une nouvelle commande de frites de la part de sa serveuse.

“Les 25 dernières années nous ont montré qu’il n’y a aucune différence, peu importe qui nous gouverne", nous dit Stefan tout en coupant des pommes de terre. Pendant un court instant, je me sens légèrement intimidée de me retrouver dans une cuisine étroite avec un ancien braqueur de banque brandissant un énorme couteau de boucher dans sa main. Mais en fait la conversation se déroule avec un philanthrope. Stefan n’a pas été aux urnes depuis les élections bulgares de 1996. Il dit avoir vu personnellement les mêmes personnes arrêter de donner de l’argent au profit de partis politiques. En plus de son affaire de restauration, Stefan a aussi travaillé comme comptable dans le service financier d’un parti politique. Je lui ai demandé de rentrer un peu plus dans les détails par rapport à ses différentes allusions mais il a préféré ne pas le faire.

En lui disant au revoir, je remarque au-dessus de son fameux réfrigérateur un panneau avec cette légende écrite dessus : "De la part des gens, pour les gens". Cela m’interpelle finalement encore plus à propos de son initiative que tout ce qu’il a pu me dire auparavant. Je pars en laissant derrière moi une personne qui aime préparer des repas aussi bien pour ceux qui peuvent payer que ceux ne le pouvant pas.