En attendant Mr. Turner

Article publié le 20 décembre 2014
Article publié le 20 décembre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Mr. Turner (2014) est un parfait hommage à l’œuvre du peintre britannique. Si la qualité esthétique surpasse l’aspect cinématographique, le film met également en exergue la prestation de Timothy Spall, récompensé par le prix d’interprétation masculine à Cannes.

Turner est considéré par beaucoup comme le plus grand peintre britannique. Son œuvre mérite certainement que l’on s’y intéresse de près, et son nom est déjà en bonne place parmi les plus grands artistes de l’histoire. Son expérimentation de la lumière et de la couleur le classe comme un avant-gardiste de l’impressionnisme français ; cette série de mouvements va faire évoluer l’art à une vitesse jamais vue auparavant. En définitive, un des ancêtres de la modernité. 

Ces dernières années, les biopics concernant les peintres se sont multipliés, avec un succès relatif et un accueil timide dans les meilleurs cas. S’il existe un intérêt réel pour la vie des artistes, écrire et montrer la vie supposée de ces personnages historiques apporte toujours son lot de controverses. Parmi une brève sélection : La Jeune Fille à la Perle (2003), un film tiré du roman de Tracy Chevalier, imagine librement la création du fameux tableau de Vermeer sous un prisme plus romantique. Colin Firth et Scarlett Johansson figurent parmi les protagonistes d’un film à l’esthétique merveilleuse qui rappellent les tableaux du peintre hollandais, mais souffre d’une trame ennuyeuse et de personnages sans relief. De son côté, Modigliani (2004), avec un Andy Garcia remarquable dans le rôle du peintre, fut la seule bonne note de ce film. Le malheur presque épique d’une vie sans chance prétendait susciter chez le spectateur un sentiment qui se fait encore attendre. Séraphine (2008), un film délicat et magnifique avec Yolande Moreau en peintre naïve, constitue de loin le meilleur des films cités jusque là. Pas de trames complexes ni de grandes stars pour attirer le public. S’il est passé inaperçu à l’étranger, ce bijou rafla tout lors des César.

Enfin Renoir (2012), qui offre un portrait aimable du vieux roi de l’impressionnisme avec pour rôle principal Michel Bouquet. De nouveau, l’amour sert d’excuse pour évoquer le peintre et son art tandis que son fils, le cinéaste Jean Renoir, tombe amoureux. Un film banal. Bien sûr, cette généalogie n’est pas gratuite, puisque Mike Leigh (Broughton, 1943) avait pour ambition de produire un film différent de tous ceux cités, qui reflèterait fidèlement l’art de J.M. William Turner, sans fictions inégales ou magnificence des meilleurs moments de la vie du peintre. Avec Mr. Turner (2014), l’objectif est atteint, mais la réalité n’est pas aussi bienveillante avec le résultat. 

Un faux biopic

La performance de Timothy Spall (Battersea, 1957), récompensé du prix d’interprétation à Cannes, surpasse tout le reste. Son interprétation très particulière sème le doute dans notre esprit pendant la bande-annonce du film, car cet acteur au physique reconnaissable entre tous parle peu, et son Turner préfère s’exprimer par grognements. Oui, Spall se glisse dans la peau d’un peintre que Leigh veut montrer sous un jour humain, mais qui finit par devenir trop humain. Spall crée un personnage unique, émouvant de par sa simplicité, sa modestie et son comportement réservé. A l’inverse de Modigliani, avec Andy Garcia, Mr. Turner ne suit pas un scénario dans lequel les nuances de Spall pourraient être appréciées ; il s’agit surtout d’avoir une sensibilité plus affinée, ou d’être incroyablement indulgent pour ne pas rire de ce peintre au caractère rigoureux. Montrer cet artiste rustre capable de délicatesse constitue un rappel au public, pour l’inciter à ne pas se fier aux apparences.

Curieusement, l’esthétique de ce film fait de ce biopic une œuvre singulière, avec ses scènes qui s’allongent jusqu’à l’inutile, dans l’idée de créer une atmosphère similaire aux tableaux du peintre anglais. Leigh et son directeur de la photographie Dick Pope (Bromley, 1947) ont joué à être Turner ou à réaliser un film « à la Turner ». Cette forme d’hommage à l’auteur les invita à filmer comme s’ils peignaient. Et oui, s’ensuivirent des scènes de grande beauté, une esthétique aussi soignée que dans La Jeune Fille à la Perle, ce qui prolongea inutilement le film à 150 minutes, cassant le rythme de l’histoire. Si « casser » n’est pas le terme le plus adéquat, le rythme demeure le grand absent du film. Il n’y a simplement pas d’histoire pour soutenir la prestation de Spall et la beauté esquissée par Pope. Un spectateur de Mr. Turner qui ignore tout de la vie du peintre pourrait naturellement en venir à la conclusion que le pauvre homme a eu une vie paisible.

Le film débute et Turner, qui rentre de voyage, ne nous donne pas de détails : là réside la simplicité souhaitée du film. Le peintre est perçu comme un homme complaisant sans fioritures qui aime son père, supporte sans rechigner l’hystérie de sa compagne, est le bon copain d’amis qui le ne méritent pas etc. Outre la peinture, il préfère rester dans l’ombre et demeure humble jusqu’au silence. Ainsi, il est ardu d’expliquer le sujet d’un film sans thème, composé essentiellement de scènes de sa longue vie quotidienne (il est mort à 76 ans) et non de moments importants, soit le contraire de ce que proposerait n’importe quel film biographique.

L’enfance du peintre n’est pas évoquée, si ce n’est par le biais de quelques phrases prononcées sans charge émotionnelle. On sait cependant que sa mère avait de graves problèmes mentaux et fut enfermée dans un asile, obligeant le jeune Turner à quitter ses parents pour aller vivre avec son oncle à Brentford. Rien sur son intérêt précoce pour la peinture ou son entrée prématurée à la Royal Academy of Art, et encore moins sur son succès, son concubinage, ses filles ou son voyage en Europe. Ce grand tour aurait fait les délices de n’importe quel réalisateur qui aurait transférer son personnage dans diverses scènes magnifiques ; il est ici complètement ignoré. Quid de sa fameuse rivalité avec John Constable ? Quant à l’idéologie du peintre, s’exprime-t-elle dans ses grognements ? Même son amour de la peinture, qui semble avoir inspiré ce film, est ici passé sous silence. Certes, le Turner de Spall peint, mais il démontre davantage de curiosité qu’une véritable passion pour son œuvre. Le film a l’ingéniosité d’éviter les banalités sur l’importance de l’art, sur la création qui apporte la gloire à un artiste, aux dépens de la « magie » de la dite-création. Le peintre connaissait les bienfaits dus à l’observation attentive, et sa perception de l’espace, la perspective, mais surtout la couleur et la lumière ont fait de lui un peintre de talent incontestable. Oui, il existe une curiosité et une expérimentation de sa part, mais également un fol enthousiasme pour le processus de création. Mr. Turner y a récupéré tous les éléments cités ci-dessus, mais ils sont si subtils qu’ils exigent une connaissance préalable de la biographie de l’auteur. En définitive, nous nous retrouvons avec un film confus, surtout destiné aux amoureux de Turner. 

Le problème de ce film réside simplement dans la perspective du réalisateur. Comme nous l’avons évoqué au début de l’article, Leigh souhaitait rendre un parfait hommage à Turner – ce qu’il a fait – mais le chemin emprunté a sacrifié la forme cinématographique, sans aller non plus vers quelque chose de poétique. Le film représente autre chose, sans que l’on ne sache quoi exactement. Cela n’empêche pas la présence de très bons éléments, ce qui rend le film intéressant ; Leigh, Pope et Spall l’ont rendu aussi délicieux qu’un tableau du peintre. Or, le public objectif ne se trouve pas dans une salle de cinéma, mais au musée. Comme les longues expositions d’art, les deux heures et demie font naître une forte impression de beauté accompagnée d’une fatigue et même d’un ennui excessif. Finalement, à l’instar de la pièce de théâtre de Samuel Beckett (Dublin, 1906) En Attendant Godot, le spectateur passe des heures à vouloir savoir quel est ce maudit individu nommé Turner. Si la réponse n’est pas dans Mr. Turner, c’est parce que le héros de ce faux biopic n’est pas le peintre, mais la lumière de son œuvre.