Emploi : les réfugiés ont leur appli 

Article publié le 14 septembre 2015
Article publié le 14 septembre 2015

Espérant une vie meilleure, des milliers de réfugiés fuient la guerre et arrivent actuellement en Europe. Accéder au marché de l'emploi représente un défi pour beaucoup d'entre eux. Une start-up suédoise a développé Selfiejobs, une application permettant aux étrangers qui ont obtenu asile, de créer un CV et de contacter les entreprises. Entretien avec son créateur, Martin Tall. 

cafébabel : Quel est votre parcours professionnel et qu'est-ce qui vous a incité a développer Selfiejobs ? 

Martin Tall : Je suis économiste de formation et SelfieJobs est ma troisième start-up. Elle s'appuie sur ma carrière d'entrepreneur dans les télécoms et l'externalisation, puis, par la suite, de mon expérience au sein d'agences pour l'emploi. J'étais au contact des jeunes d'ici et des étrangers, je connaissais leurs attentes. Lorsqu'ils recherchaient un emploi, ils n'étaient pas satisfaits.

cafébabel : Comment le développement s'est-il poursuivi ? Y a-t-il un élément qui vous a inspiré pour créer Selfiejobs ? 

Martin Tall : C'est l'équipe de développeurs et moi-même qui en avons eu l'idée. Aujourd'hui, nous sommes neuf personnes dans l'équipe. Au printemps 2014, les applications comme AirBnB et Tinder se sont rapidement développées. Donc, quand j'ai regardé les solutions imaginées et la façon dont elles gagnaient en popularité auprès des jeunes, j'ai réalisé que nous pouvions appliquer le concept à la recherche d'emploi. Nous voulions que la diffusion d'un CV soit hyper simple pour les jeunes à la recherche d'un emploi et qu'ils puissent interagir très rapidement avec l'application. Nous souhaitions également permettre aux entreprises de publier des offres d'emploi. Tous les secteurs ont des besoin similaires : des personnes jeunes et dynamiques. Typiquement, les jeunes d'une vingtaine d'années. Je suis ravi d'en avoir en Suède, au Danemark, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Ils adorent leurs téléphones et ils sont habitués à ce genre d'interactions. Nous voulons qu'ils se sentent comme à la maison, comme lorsqu'ils utilisent Facebook ou Tinder. Ils devraient avoir le même ressenti. 

cafébabel : Qui sont les utilisateurs de l'application, et quel type d'emploi peut-on trouver ? 

Martin Tall : Aujourd'hui, nous comptons environ 20 000 utilisateurs dont les entreprises, mais la plupart sont des demandeurs d'emploi. Beaucoup sont Suédois et Danois. Les Allemands, moins nombreux, se concentrent surtout à Berlin. 

La vente et les services sont les secteurs les plus porteurs d'emplois comme par exemple la restauration, la vente, les stages, la garde d'enfants ou les start-up. Nos villes phares sont Londres, Copenhague, Berlin et Stockholm

cafébabel : Le développement de Selfiejobs est-il terminé ou y a-t-il des points à améliorer ? 

Martin Tall : Il y a encore tellement de choses à venir. Nous avons fait l'objet de critiques en Allemagne concernant les traductions et nous en sommes bien évidemment navrés. Nous allons les améliorer afin qu'elles soient parfaites. De plus, nous avons créé une nouvelle fonction de mise en relation vidéo entre les candidats et les entreprises, permettant ainsi aux personnes de s'autopromouvoir. Et en 2018, il y aura beaucoup plus. Nous voulons nous positionner comme l'alternative à grande vitesse des besoins en recrutement. Si vous avez un besoin immédiat, vous devriez pouvoir publier une offre d'emploi en deux minutes. Parcourir, s'entretenir et décrocher un job. Il y a encore tellement d'idées à venir, mais aussi de nombreuses améliorations. 

cafébabel : Vous avez un autre projet qui s'intitule AutoCV. Il aidera les étrangers à trouver un emploi dans un autre pays. Il peut donc se révéler utile pour les nombreux réfugiés qui viennent en Europe. Comment vous est venue cette idée ? 

Martin Tall : AutoCV a été élaboré cet été. Lorsque nous nous sommes penchés sur Selfiejobs, nous avions trois groupes cibles qui utilisaient cette application : principalement les immigrés, les populations locales, et les diplômés universitaires du supérieur. Ensuite, le gouvernement suédois a demandé à Selfiejobs ainsi qu'à d'autres entreprises d'améliorer la situation pour les étrangers, en collaborant avec Vinnova, l'Agence suédoise de recherche et développement. Le système de recrutement actuel requiert beaucoup de temps pour créer un CV et pour se familiariser avec tout type de travail manuel. Nous nous sommes donc posé la question : est-il possible d'aider les étrangers à rédiger, dans un premier temps, un CV dans leur langue maternelle, puis de leur permettre, à la suite, de rechercher des emplois plus rapidement ?

Le gouvernement suédois souhaitait que nous passions au niveau supérieur et nous a accordé une modeste subvention. Nous avons fabriqué le premier prototype. Tous les CV sont traduits en utilisant les modules d'extension d'applications existantes comme Babel ou Google. Vous saisissez manuellement le texte et celui-ci est traduit dans l'application en temps réel. Par conséquent, le premier contact entre les étrangers et les entreprises s'effectue plus facilement. 

cafébabel : Où en est l'avancement du projet et quand sera-t-il intégré et disponible avec l'application Selfiejob ? 

Martin Tall : Nous avons commencé au printemps et nous disposons désormais des prototypes et des concepts. Nous devons développer ces concepts et ces idées. Après quoi, nous serons en mesure de le lancer en décembre. Il sera disponible avec l'application Selfiejobs dans les quatre principaux pays. Le suédois, l'anglais et l'allemand sont les principales langues du marché. L'espagnol et l'arabe viendront ensuite, car ce sont des langues répandues parmi les immigrés. Ce sont les langues sur lesquelles nous nous concentrerons. 

cafébabel : Pouvez-vous nous donner un exemple concret d'utilisation de Selfiejobs avec AutoCV ? 

Martin Tall : Imaginons que vous veniez de Colombie et que vous arriviez en Europe en étant qualifié dans le secteur de la restauration ou du jardinage. Le pays d'accueil vous accepte comme citoyen. Ensuite, vous téléchargez l'application SelfieJobs, vous vous connectez avec Facebook ou par e-mail, puis vous renseignez vos informations de base : nom, âge, localisation, langues parlées, parcours scolaire et diplômes, deux ou trois des derniers emplois occupés et vos deux principales compétences. Dès que vous avez saisi ces informations dans votre langue maternelle, vous pouvez commencer à consulter les offres d'emploi traduites. Puis, après avoir sélectionné la ville où vous souhaitez travailler, vous pouvez parcourir les offres et prendre contact avec une entreprise. Nous nous appuierons sur la qualité de Google Traduction ainsi que sur d'autres technologies libres, il est donc possible que des erreurs de traduction surviennent au départ. L'accent est mis sur les smartphones, mais tous nos produits fonctionnent également sur PC. 

cafébabel : J'ai consulté quelques offres d'emploi à Berlin. Toutes exigeaient que les candidats aient de l'expérience et le permis. Les immigrés bien formés sont-ils les seuls à avoir une chance d'obtenir un emploi avec votre application ?

Martin Tall : Le marché du travail, c'est le marché du travail. Nous ne savons pas comment cela se passe pour les nouveaux arrivants en Europe, que ce soit en Allemagne ou en Suède. Nous savons que le taux de chômage est élevé chez les personnes qui ne sont pas nées ici, et que la connaissance de la langue locale est importante. Mais nous savons aussi que posséder un CV et l'autopromotion sont un début. Nous ne pouvons pas résoudre toutes ces difficultés avec AutoCV, c'est simplement un moyen d'aider les gens à postuler pour des emplois à l'étranger. Nous verrons donc jusqu'où nous pouvons aller. Il y a beaucoup d'incertitudes, mais tout le monde a besoin de travailler pour que la société fonctionne. Nous devons concevoir une solution, puis une autre. Ainsi, cela permet à un plus grand nombre de dépasser la barrière de la langue.

cafébabel : Comment comptez-vous toucher les demandeurs d'emploi et les entreprises, et les convaincre d'utiliser votre application ? 

Martin Tall :  L'essence même de SelfieJob repose sur l'application SelfieJob et les jeunes actifs motivés. AutoCV est un projet à part qui possède ses propres caractéristiques et son propre charme. Nous verrons donc. C'est vrai que c'est un sujet d'actualité. Si c'est une bonne solution, elle se propagera et ainsi de suite.

cafébabel : La crise des réfugiés peut-elle être résolue avec des idées comme la vôtre, ou la prise de décision politique doit-elle être plus importante ? 

Martin Tall : Nous sommes une entreprise commerciale. Nous ne tenons donc pas vraiment compte des questions politiques. Nous constatons qu'il existe beaucoup de personnes parlant d'autres langues avec l'envie de travailler. Créer un CV basique représente un obstacle. Ils peuvent le créer ici dès qu'ils sont autorisés à travailler. 

cafébabel : Beaucoup d'entreprises soutiennent des initiatives d'aide aux réfugiés. Dans les médias, on évoque déjà la commercialisation de la crise actuelle. Tirez-vous profit de la situation des réfugiés ? 

Martin Tall : À vrai dire, nous ne tirons profit de rien du tout. Nous avons investi près de  300 000 euros pour le développement de Selfiejobs et nous n'avons reçu qu'une modeste subvention du gouvernement suédois. En fait, nous ne faisons aucun profit. Pour les entreprises, poster une offre d'emploi avec l'application est gratuit. Mais nous espérons générer des bénéfices, un jour. 

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Consultez la liste des demandeurs d'emploi et des offres d'emploi sur la page Selfiejob.