Emma Bonino : qu’est-ce que le terrorisme islamique et comment le combattre ?

Article publié le 2 juin 2016
Article publié le 2 juin 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Emma Bonino explique avec simplicité et précision quelles sont les particularités du terrorisme islamique et fait l’inventaire des armes à disposition des Européens pour le combattre. Car une Europe unie est beaucoup plus forte que la somme d’États nationaux entourés de murs et de fil barbelé.

Invitée la semaine dernière à l'ISPI (Institut des Sciences Politiques Internationales) à Milan, l'ancienne ministre des Affaires étrangères Emma Bonino est intervenue devant un large public hétérogène et enthousiaste. C’est une voix prestigieuse et extrêmement pragmatique qui a abordé un thème qui fait la une des journaux et sert les démagogies des candidats de tout bord : terrorisme et Islam. Nombreux sont ceux qui veulent y voir plus clair.

Malgré des jours difficiles pour les Radicaux avec la disparition de Marco Pannella, Emma Bonino n’a pas manqué à son engagement. Un engagement politique qui a d’abord marqué sa vie, puis sa carrière. Elle a débuté son intervention en donnant une définition des termes et a ensuite proposé des solutions de départ à un problème qui cristallise tous les fantasmes et demande une vision à long terme plutôt que des raccourcis.

Unis ou impuissants face au terrorisme?

Unie, l’Europe ne l’est pas du tout ces derniers temps. Nous retenons notre souffle en attendant le Brexit et nous tremblons à chaque élection présidentielle menacée par les extrêmes. En effet, aujourd’hui l’impuissance est la seule réaction commune. Et donc quelles sont les solutions ? Comment affronter un problème qui semble creuser les différences d’une union qui n’est déjà plus qu’économique ?

Le terrorisme islamique est un des thèmes les plus complexes à aborder. Il suffit de penser qu’il n’existe pas de définition universelle du terrorisme. « Les Nations Unies ont défini le crime de guerre et le génocide. Mais il n’y a pas de consensus sur la définition du terrorisme et il est clair que chacun décide d’en faire un outil servant sa propre politique. » Le Hezbolah en est un exemple, continue Emma Bonino : l’Europe le classe comme groupe terroriste depuis août 2013, mais cette définition n’est bien sûr pas acceptée par les pays arabes.

Si définir le terrorisme pose problème, il est aussi difficile de parler d’Islam. Il s’agit d’un monde composite qui comprend des pratiques très différentes selon les pays. De manière générale, nous pouvons dire que la famille islamique se divise en deux courants principaux : les chiites et les sunnites. L’ancienne ministre explique que le premier groupe n’a pas l’habitude du terrorisme individuel. De leur côté, les sunnites se divisent en deux courants. Ces courants veulent un Islam politique, mais « les Frères musulmans poursuivent cet objectif par voie électorale. Attention, je ne pas dis par voie démocratique. Les wahhabites sont plus conservateurs-réactionnaires, avec une théorisation d’un Jihad violent et une application très stricte de la Charia. » Ces derniers sont en général à la tête des monarchies du Golfe qui sont notoirement des amies, si ce n’est des alliées de l’Occident.

Sans aller trop loin, les Balkans sont une zone de pénétration wahhabite trop souvent sous-évaluée. En Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, l’extrémisme de ce type d’Islam est visible à l’œil nu, avec des mosquées pharaoniques et des madrassas (écoles) financées par l’Arabie Saoudite, sans parler des dons aux familles et des imams choisis pour leurs capacités de prosélytisme.

Comme le souligne Emma Bonino, cette pénétration se fait également dans le reste de l’Europe à travers le financement de nombreux think tanks et universités. Nous ne pouvons donc pas parler d’une pénétration par les migrants, car il est clair qu’il s’agit d’un métier beaucoup plus subtil et élaboré.

« Il s’agit d’une guerre sans merci à l’intérieur du monde arabe pour la domination culturelle, religieuse et financière du monde sunnite. » En effet, la grande partie des victimes ne se trouvent pas en Europe. Cette guerre est bien visible et se déroule en Syrie, en Libye, en Irak. Nos territoires sont l’objet d’attentats sporadiques, dont nous ne comprenons pas le timing et le lieu choisis.

Que faire au niveau européen ?

Face à un phénomène aussi complexe, croire qu’il existe des solutions miraculeuses et immédiates serait absurde. L’absence d’une politique étrangère commune est le véritable problème et la seule solution concrète est l’intégration. Les services de renseignement européens doivent dialoguer entre eux. Les politiques d’intégration ne peuvent plus être uniquement mises en place par l’État qui reçoit le flux des migrants et se faire dans une optique de politique intérieure qui drague l’électorat.

Selon Emma Bonino, il est uniquement possible de mettre en place des politiques de limitation. Nous devons d’abord mettre en place un partage des informations au niveau des renseignements, afin qu’ils soient à la portée de tous les états et non aux mains du pouvoir national. À ce sujet, l’ancienne ministre fait remarquer qu’il existe de nombreuses agences qui s’occupent de criminalité internationale (Europol, Eurojust, Frontex, pour en citer quelques-unes) et que ces dernières n’ont même pas de base de données commune. Elle suggère ensuite quelque chose qui semble évident : les personnes qui s’occupent de terrorisme islamique doivent parler arabe. Car, devant la rapidité et la mobilité de ces groupes, il est clair que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre de temps.

Il est également nécessaire que les institutions se réunissent autour d’une table et discutent de solutions plausibles au niveau européen pour un modèle unique d’intégration qui ne soit plus le fait d’un seul état comme aujourd’hui. Il est essentiel de revoir les modèles mis en place ces dernières années à l’intérieur des systèmes anglais et français et qui se sont révélés inutiles. Le multiculturalisme d’outre-Manche et les banlieues françaises n’ont pas permis une réelle intégration et ont créé, spécialement en France, de nombreux problèmes. Il faut donc tenter de nouvelles expériences.

« De plus, des études disent qu’une plus grande attention au monde féminin est nécessaire, car ce sont les femmes qui ont le plus besoin de liberté. Ce sont-elles qui ont le plus de contact avec la bureaucratie, les hôpitaux et qui sont le plus enclines à fréquenter les écoles de langues. » Une attention chère à Emma Bonino du Parti Radical qui, en plus de s’être occupée des thématiques liées aux femmes et d’avoir une certaine connaissance de la langue arabe, déclare : « Je me suis beaucoup battue contre l’abolition de regroupement familial, car il réduit peut-être le nombre de migrants, mais nous nous retrouverons avec des milliers de jeunes sans possibilité de vie affective, sexuelle et sociale satisfaisante. Normalement, l’arrivée de la famille, et surtout des enfants, est un élément de responsabilisation. »

Elle tient à souligner que l’intégration est un droit, mais aussi un devoir, celui de la citoyenneté. Un exemple : l’obligation d’apprendre la langue du pays dans lequel on habite.

« Nous avons besoin de cette intégration, car nous sommes dans une période de fort déclin démographique. » De manière pragmatique, nous avons besoin de personnes pour payer nos retraites et faire les emplois dont nous ne voulons plus. Cet état des choses est bien connu des leaders européens, mais ce qui compte pour les partis ce sont les votes et ces votes ne viennent pas des migrations, autre défaut du système. Accorder le droit de vote aux personnes qui payent leurs impôts dans les pays européens et construisent un futur est avant tout un acte de civilisation plus que d’intégration.