Emma Bonino : « Islam et démocratie peuvent coexister »

Article publié le 26 septembre 2005
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Article publié le 26 septembre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Emma Bonino supervise la Mission d'observation électorale envoyée en Afghanistan par l'Union européenne pour les législatives du 18 septembre. Optimiste, elle tend à démontrer que processus démocratique est en marche. Même si la route est longue.

Eurodéputée depuis 1979 puis ex-Commissaire européenne responsable entre autres du Bureau européen pour l’aide humanitaire d’urgence (ECHO), Emma Bonino est une figure emblématique des Radicaux italiens. Elle dirige actuellement la Mission d’observation électorale de l’Union européenne , vivant au jour le jour les doutes et euphories des premières élections parlementaires dans le pays depuis 1969.

La situation politique de l’Afghanistan se prête t-elle vraiment à des élections parlementaires ?

La situation de sécurité dans le pays est encore très instable et le difficile processus de démocratisation s’en ressent. Dans ce contexte, les élections parlementaires et provinciales représentaient indéniablement un important pas en avant pour renforcer l’Etat de droit et donner une représentativité directe à la population. Le processus était certainement fragile et présentait quelques faiblesses : le programme d’éducation civique notamment, conçu pour informer les citoyens sur leurs droits et sur les programmes n’a pas atteint tous les objectifs. Et les candidats n’ont que très peu de certitudes sur leur propre rôle, une fois élus. Mais c’est un processus de transition et une dynamique qui prendra sûrement beaucoup d’année avant de s’achever. Le mouvement emprunte néanmois la bonne direction.

Quelle a été l’implication de l’Europe dans la reconstruction du pays après l’intervention militaire qui a provoqué le chute du régime des talibans ?

L’implication européenne a pris différentes formes. L’Union a été présente, soit militairement au sein de la force multinationale ISAF, soit en soutenant financièrement la reconstruction que je surveille personnellement de très près. Le 5 septembre, Benita Ferrero-Waldner, la Commissaire aux relations extérieures de l’Union, a annoncé une contribution supplémentaire de 9 millions d’euros pour couvrir les coûts des élections parlementaires et provinciales. Cette somme s’ajoute aux 8,5 millions déjà inscrits au budget. C’est d’ailleurs l’Union européenne qui finance la mission électorale d’observation que je supervise, à hauteur de 4,1 millions d’euros. Plus 3 autres millions engagés pour le bon fonctionnement du future Parlement afghan. En mentionnant les contributions bilatérales accordées par chaque Etat membre, l'Europe aura supporté près de 40 % du coût global de ces élections s'élevant à 159 millions de dollars. Globalement, l’investissement a été considérable pour l’avenir du pays.

Quel était l’objectif de la Mission d’observation que vous dirigez ?

Le mandat de la mission était d’ « observer » et non pas « se mêler » du processus électoral. Elle a évalué les élections eu égard aux engagements internationaux que l’Etat afghan a souscrit, en particulier la Convention internationale pour les droits civils et politiques de 1966, où sont fixés quelques principes sur la périodicité des élections, le suffrage universel, le droit à la candidature, le vote à bulletin secret et la liberté d’expression. Personnellement, j’ai toujours pensé que l’islam et la démocratie pouvaient coexister. Ce n’est pas une question d’obéissance à l’islam car chacun l'interprète à sa façon. Il n’y a qu’à voir les différences de la condition féminine au Maroc, en Tunisie ou en Turquie et les problèmes subsistants en Arabie Saoudite, par exemple. Outre l’islam, on doit prendre en compte une société patriarcale, tribale et une misogynie impressionnante dûe au régime taliban. Des caractéristiques qui peuvent justifier le retard politique, social ou économique de l’Afghanistan. A mon avis, le conflit n’a pas lieu entre les civilisations, ni même entre les religions, mais plutôt entre la société « fermée » et la société plus ou moins « ouverte ». Démocratique ou en voie de démocratisation.

Officiellement, la guerre en Afghanistan est finie. Et pourtant, elle a causé plus de 1.300 victimes au début 2005. Comment retrouver la paix ?

Ce pays doit être remis sur pieds à tous points de vue. A commencer par les infrastructures, aujourd’hui inexistantes : il existe aujourd’hui moins de 25 kilomètres de route goudronnée sur tout le territoire. Il est impératif d’investir sérieusement dans le système sanitaire : les femmes afghanes continuent de vivre au niveau le plus bas du monde en matière de protection de la santé. Il faut aussi faire face aux problèmes de l’analphabétisation et de la pauvreté étendue : selon l’Unicef, 90% des femmes accouchent seule, avec un taux de mortalité des mères avoisinant 1600 pour 100 000 naissances. D’un point de vue politique enfin, on doit créer des institutions fortes, en aidant la classe dirigeante afghane à élaborer une vision d’avenir de son propre pays. Et il faut enfin mettre fin aux ingérences permanentes et néfastes des pays limitrophes : le Pakistan et l’Iran en particulier.

25% des sièges parlementaires seront réservés aux femmes, mais la BBC a révélé combien il serait difficile, dans beaucoup de régions, de trouver des femmes sur les listes électorales. Finirons-nous par voir émerger un Parlement en burqa?

Je suis traditionnellement contre l’idée des quotas réservés aux femmes, mais cette mesure temporaire peut être utile pour les pays confrontés pour la première fois – ou à nouveau – à la démocratie. Concernant l’Afghanistan, je dirais que c’est presque nécessaire. Durant la campagne électorale, les femmes candidates ont été particulièrement vulnérables aux menaces et intimidations. Selon un rapport récent d’Human Rights Watch sur la participation féminine aux élections du 18 septembre, les candidates se sont vues opposer des obstacles parfois insurmontables concernant l'accès à l’information, la participation aux initiatives publiques, la liberté de mouvement, le risque pour leur sécurité personnelle et la disproportion du soutien financier par rapport aux candidats masculins. Un constat appuyé également par nos observations collectées dans les provinces afghanes depuis le début du mois d’août. Cependant, force de la loi oblige, la Chambre Basse devra comprendre 60 parlementaires féminins et les Conseils provinciaux voir 25% de leurs membres être des femmes. Avec ou sans burqa.