Émeutes de Londres : des voyous sans message politique

Article publié le 17 octobre 2011
Article publié le 17 octobre 2011
Mettre dans le même sac les émeutes de Londres et les mouvements de protestation en Grèce ou en Syrie, c’est franchement abusif. On ne peut pas comparer les quatre jours d'émeutes à Londres aux mois entiers de mobilisation sociale, politique et économique qui ont secoué l’Europe et le monde arabe.
Comparer Londres en 2011 et Paris en 2005, c’est déjà un peu mieux, mais on n’approche pas encore la réalité du phénomène.

Les spectateurs du monde entier semblent être moins sensibles au tumulte du « printemps arabe » entamé il y a huit mois. Les réactions aux mouvements de protestation contre la politique d’austérité en Europe semblent de plus en plus blasées. Dans l’apathie générale, on tourne les pages qui décrivent les massacres en Syrie et au Yémenavec le même détachement que celles qui parlent des grèves et des manifestations en Grèce. Quatre jours d’émeutes à Londres, par contre, ça scotche tout le monde. Pas à cause de l’aspect protestataire, mais à cause de la rapidité avec laquelle l’une des capitales les plus riches et les plus libres du monde a sombré dans le chaos. London Calling, chantaient les Clash. Message reçu, dirait-on : ça ne touche pas que les PIGS*.

Dans la bataille

Le message a été mal interprété. L’euro est menacé, même la puissance économique allemande risque de ne pas suffire à le sauver. L’agitation en Grèce est repartie de plus belle, et de l’autre côté de l’Atlantique on fait le siège de Wall Street. Les Espagnols vont estimer que leur nouveau gouvernement ne s’en sort pas mieux que les socialistes, et le nouveau plan d’austérité en Italie va aussi réveiller les consciences. Et pendant ce temps, la jeunesse britannique garde le silence sous la capuche de son sweat.

Ce qui a mis le feu aux poudres à Londres, c’est quelque chose qui rapproche les émeutiers de leurs homologues arabes plutôt que de leurs frères européens : la brutalité policière. Mais au cours de cette année où des gens du monde entier ont eu le courage de faire entendre leur voix, le débat fait rage : pourquoi une manifestation pacifique a-t-elle viré à l’anarchie ? La cause des émeutes au Royaume-Uni est-elle bien là, dans les appels à réformer la police dans les pays arabes, ou dans le refus paneuropéen des coupes budgétaires ? Quand il y a deux grandes tendances à l’agitation dans le monde, et c’est le cas aujourd’hui, il est facile de placer un autre exemple sous l’un des deux boisseaux existants. Entre le 6 et le 10 août, à Londres, les émeutes, les pillages et actes de vandalisme n’ont pas commencé pour dénoncer des mesures politiques autarciques. Mais tout cela a donné lieu à des accusations : les coupes budgétaires décidées par le gouvernement auraient déchaîné la fureur de cette jeunesse dite « sauvage ».

Manque de blé

Trop facile d’attribuer les émeutes à la politique d’austérité ? Les émeutiers n’ont pas besoin qu’on leur donne le bénéfice du doute, beaucoup d’entre eux le reçoivent déjà en monnaie sonnante et trébuchante de la part du gouvernement. « Je me rembourse mes impôts, c’est tout » : déclaration (désormais célèbre) d’un pillard. La conclusion pour beaucoup, y compris de jeunes des minorités ethniques et des classes défavorisées, c’est que les émeutes se résument à une criminalité opportuniste. Ils sont nombreux à avoir déclaré qu’exprimer cette opinion faisait dangereusement pencher la balance à droite. Mais ça ne change pas les faits. Mettre dans le même sac les émeutes de Londres et les mouvements de protestation en Grèce ou en Syrie, c’est franchement abusif. On ne peut pas comparer les quatre jours de la mobilisation à Londres aux mois entiers d’agitation sociale, politique et économique qui ont secoué l’Europe et le monde arabe. Comparer Londres en 2011 et Paris en 2005, c’est déjà un peu mieux, mais on n’approche pas encore la réalité du phénomène.

Lire aussi « Émeutes de Londres : reflet d’une société possessive ? »sur cafebabel.com

Nul doute que la réduction des aides sociales, l’absence de classes désormais criante dans l’éducation et l’augmentation des impôts ont suscité la colère de la jeunesse britannique. Ce sont des problèmes qui demandent du temps et des actions. Le nombre de bénéficiaires de l’allocation chômage, dont la moitié a moins de 25 ans, a augmenté de 37 100 cet été. Et ce n’est pas une question de jeunesse « sauvage ». En réalité, les chiffres du chômage des jeunes sont éloquents dans toute l’Europe. Au Royaume-Uni, en Irlande, en France, en Espagne, au Portugal, en Italie et en Grèce, 20 à 45% des chômeurs ont entre 16 et 24 ans. Le fait que ce pourcentage ne dépasse pas la dizaine pour les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche et la Scandinavie explique en partie la répartition des mouvements de protestation en Europe cette année. Mais alors que la jeunesse déchaînée de Grande-Bretagne se lasse de son prétendu mouvement au bout de quelques jours, les Grecs sont toujours mobilisés en masse, et d’autres vont sans doute les rejoindre cet hiver. Peut-être verra-t-on parmi eux des Britanniques. Mais si les jeunes oisifs de Londres continuent à voler des télés et des baskets pour « se rembourser leurs impôts », je mange mon sweat à capuche.

Photos : Une (cc)  nivekhmng/ Flickr