Emel Mathlouthi, chanteuse engagée et enragée

Article publié le 15 février 2012
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Article publié le 15 février 2012
Par Amélie Mougey La voix enragée d’Emel Mathlouthi a envahi le Mix Box mardi 31 janvier, lors d’un concert privé inaugurant la sortie de son nouvel album Kelmti Horra. Ce nom vous dit quelque chose ? Souvenez-vous, il y a un peu plus d’un an, les mélodies de cette jeune tunisienne officiaient comme bande-son de la révolution.

Quand Emel chante, elle a regard dur et le visage fermé de celles à qui l’on n’irait pas se frotter. Le rouge de sa robe satinée et le noir de ses cheveux viennent le confirmer : il y a de la rage chez cette tunisienne de trente ans. Si bien qu’après le premier morceau, lorsqu’un sourire vient illuminer son visage au son des applaudissements, on reste tout étonné. Presque soulagé. Car Emel Mathlouti est une battante, une révoltée. De 18 à 29 ans, elle a utilisé ses textes et sa musique comme une bouffée d’oxygène  sous le régime « étouffant » de Ben Ali. Aujourd’hui c’est à Paris, où elle s’est installée en 2008, que cette fille de militant fait encore résonner la voix de la révolution.

« Tyran,  le temps t’effacera, mes mélodies sont éternelles »

Yeux écarquillés, battant la mesure du talon de sa botte noire, Emel  pointe son index vers le fond de la salle. Elle sait parfaitement à qui s’adressent ses paroles d’enragée engagée. Dans la salle, le public croit deviner. Une chanson vient chasser  nos derniers doutes. Elle s’appelle Dhalem, le Tyran. L'artiste l’introduit avec une citation en forme de pied de nez « le temps t’effacera, mes mélodies seront éternelles ». Il y a un an, la chute de Ben Ali lui donnait raison. 

Sur l’air de Dhalem, ses gestes jusqu’alors amples et fluides  se changent en mouvements d’automate. Sous ses boucles bien dessinées, Emel a maintenant l’air d’une poupée. On la croirait sans vie, déshumanisée, si sa voix n’était pas chargée d’émotions. Derrière elle, ses trois musiciens jouent le jeu, et donnent à la scène un air de boîte à musique. Eux aussi portent le message d'Emel. Avant de la rencontrer, Imed, le percussionniste, avait déjà connu les geôles de Ben Ali. « Ils ont pris beaucoup de risques, sous Ben Ali, en m'accompagnant et en jouant mon répertoire » se souvient la jeune femme reconnaissante.

Pas du style à se laisser brider

Si politiquement, Emel n’est pas du style à se laisser brider, c’est vrai aussi dans la musique. D’un bout à l’autre du concert, les airs que la chanteuse et ses musiciens enchainent, transcendent les genres. « La musique que fait Emel, tu ne peux pas la trouver ailleurs », sourit Sonia, la cousine de l'artiste, « elle ne cherche pas la facilité, elle donne ce qu'elle est » commente-t-elle admirative à la fin du concert.

Ainsi, l'artiste qui revendique les influences de Joan Baez ou de Bob Dylan ne s’interdit pas une touche d’électro. Et le chant traditionnel oriental est blotti au creux de sa voix. Car Emel chante un peu en berbère, parfois en espagnol et beaucoup en arabe. Pas assez accessible pour les salles parisiennes ? Tant pis ! « J'ai fait le pari d'emmener le public vers ma langue maternelle plutôt que de la renier »explique la Tunisienne. Dans la salle du Mix Box remplie de visages amis, c’est plutôt réussi. 

Ex-chanteuse de heavy metal

Mais Emel est déterminée, pas bornée. Nuance. Elle ne s'interdit donc pas de passer au français ou de switcher  en anglais. Quand on parle couramment cinq langues, pourquoi se priver ?! C’est le cas pour le titre Stranger. Sur cet air angoissant on s’imagine la Emel des débuts, l’adolescente fan de heavy metal qui débutait sur la scène underground.

Chanson suivante : l’atmosphère se radoucit. Et le groupe entonne les premières notes de Kelmti Horra, « Ma parole est libre ». Ce titre-là, Emel l’avait gardé pour les derniers moments de la soirée. Depuis le temps qu’elle le chante, des sous-sols de l’université de Tunis jusqu’au cœur des manifestations parisiennes en passant par les petites salles de Sidi Bouzid, il aurait pu s’user. Il n’en est rien.  Et c’est à cela qu’on reconnait un vrai succès. Pour la chanteuse, «  Ma parole est libre » c’est plus que ça. C’est « une rencontre entre un poème et une musique », un message d’espoir qui dépasse Paris, la France, la Tunisie. Un hymne à la liberté qui, à l’image de la musique d’Emel Mathlouthi, ne connait pas de frontières.

Info pratiques: Kelmti Horra est disponible depuis le 24 janvier

Emel Mathlouthi sera sur scène au Café de la danse le 6 mars 2012.

Photo © Tao Zemzemi ; Vidéos : Dhalem MrHG94/YouTube, linguisticmed/YouTube