Elvis au pays des Soviets

Article publié le 16 août 2007
Article publié le 16 août 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Dean Reed: inconnu à l’Ouest, ce chanteur-acteur révolutionnaire est une star à l’Est. Dans son film « Der rote Elvis », le réalisateur allemand Leopold Grün retrace la vie tragi-comique de cet icône pop du bloc communiste.

« Lorsqu’il est arrivé en Russie, on a eu de vraies vacances. Il nous a fait oublier que nous vivions sous la répression ». A l’image de Lana Davis, dont les paroles ouvrent les 90 minutes de film, les fans de Dean Reed voyaient en lui l’incarnation d’une promesse diffuse de bonheur, et un exutoire bienvenu pour échapper à la tristesse du réalisme socialiste. Lorsque son portrait faisait la une des journaux, ses fans oubliaient pour quelques instants les mensonges de leurs dirigeants et les représailles politiques. Et pourtant, Dean Reed s’était rendu en ex-URSS persuadé d’y trouver un pays libre. Ce décalage entre la vision idéaliste du chanteur et la réalité soviétique, manifeste dès les premières minutes du documentaire, jettera une ombre sur la carrière de « l’Elvis communiste ».

Il y a plusieurs années de cela, quelqu’un a posé au réalisateur dresdois Leopold Grün la question suivante : « Mais qui était donc ce fameux Dean Reed ? ». A l’époque, il n’a pu fournir qu’une réponse très vague : au-delà de l’engagement du chanteur en faveur de la paix et des circonstances mystérieuses de sa mort, il ne savait pas grand-chose à l’époque. Mais cela a suffi pour éveiller sa curiosité. Le documentaire, un patchwork de témoignages de gens l’ayant connu à l’époque, d’extraits d’archives et de scènes de film, est sorti en Allemagne le 2 août dernier. Il retrace le portrait d’un homme, autoproclamé chanteur pour la paix, oscillant entre idéaliste et chanteur raté. Dean Reed proclamait sur scène sont attachement à l’idéal de paix et de justice pour le monde entier. Mais ses actes suivaient rarement ses idéaux. Jusqu’à la fin, personne ne savait vraiment dans quelle catégorie classer le chanteur américain à l’allure de play-boy.

Armin Müller-Stahl, acteur et compagnon de route du berlinois d’adoption, se risque cependant au jeu: « Il aurait pu être une star aux Etats-Unis, explique-t-il dans le film. Qu’a-t-il de moins que Brad Pitt ou Tom Cruise ? » Mais cet Américain a choisi de faire de la RDA sa patrie d’adoption. « Nous nous sommes tous demandés : mais que vient-t-il chercher ici ? ». Isabel Allende, qui a connu Dean Reed par l’intermédiaire de son père, ainsi qu’Egon Krenz, l’ancien secrétaire général du Politbüro, ou encore Wiebke Reed, la deuxième femme du chanteur, tous se souviennent des concerts de l’ 'Elvis communiste'. Mais qui était donc ce Dean Reed, qui a parcouru le monde habillé en cow-boy, qui était ami avec Salvador Allende et Yasser Arafat, et qui faisait danser le Politbüro de la RDA sur ses rythmes country ?

Le cow-boy devenu citoyen est-allemand

Né en 1938 dans une petite ville américaine du Colorado, Reed part très jeune pour l’Amérique latine, où son single « Our Singer Romance » est en tête du hit-parade. Sa carrière se politise très vite, et il devient une superstar derrière le rideau de fer en tant que 'Gringo' défenseur des plus pauvres. Le cow-boy devient citoyen de la RDA en 1972, et les albums du combattant de la liberté se vendent par millions.

Cependant, des fissures commencent à apparaître dans ce qui était jusque-là la bande-son idéale d’un monde meilleur. Sur un extrait d’interview télévisée, on voit Dean Reed, qui se bat dans le monde entier contre les dictatures militaires, déclarer : « Je crois sincèrement qu’il y a de nombreuses façons d’être révolutionnaire. Remplacer sa guitare par un pistolet mitrailleur, ce n’est pas dévier». Peu de temps auparavant, il s’était fait photographier au Liban, une mitrailleuse à la main.

Leopold Grün tente de cerner Dean Reed, qui reste néanmoins difficilement accessible et étonnament terne en dehors de ses apparitions sur scène. Ses grandes déclarations en faveurs de la justice sont ternies par son absence notoire de prise de position contre l’injustice du régime est-allemand. Sa vie privée elle-même révèle son caractère : un idéaliste naïf, qui échoue à cause de son environnement réel et de à sa propre incapacité à s’y adapter. Même la mort du chanteur reste floue : en 1986, Dean Reed s’est suicidé en se jetant dans le lac Zeuthener See.

Avec Der rote Elvis, Leopold Grün aborde le mythe Reed sous divers aspects: le révolutionnaire idéaliste mais naïf, la star au sommet de sa gloire puis sur le déclin, le père de famille et mari raté… Leopold Grün ne commente pas, mais laisse les images et les phrases en voix off s’exprimer d’elles-mêmes. Au final, reste l’image d’un bâtisseur de ponts qui, en dépit de de ses propres contradictions, a réussi à dépasser les frontières et à enthousiasmer les foules pour son idéal d’un monde plus juste. Le film de Leopold Grün ne fournit pas une image unique et unidimensionnelle, mais parvient au contraire à proposer une vision complexe de l’icône rock du socialisme.