Elvira Lindo : « Nous sommes bizarres, les Espagnols »

Article publié le 28 juin 2016
Article publié le 28 juin 2016

Avec le héros de ses romans Manolito Gafotas, Elvira Lindo a réussi à faire la radiographie d'une famille madrilène de quartier et même le portrait de la société espagnole des années 90. L'auteur, scénariste de cinéma et chroniqueuse d'El País, connue pour son talent à décrire toutes sortes de passions, de non-sens et de bizarreries, partage avec nous quelques-unes de ses réflexions.

cafébabel : Le monde peut être complexe. Comment décrirais-tu ce que tu fais à un enfant ?

Elvira Lindo : Mon travail, c'est inventer des histoires et les raconter de manière à les rendre attractives pour les enfants ou pour les adultes. Il consiste à créer une histoire, à l'écrire et à faire en sorte que les lecteurs y croient.

cafébabel : On peut tous être des héros, juste pour un jour. Qu’est-ce que tu as toujours rêvé de faire ?

Elvira Lindo : Assister à un accouchement. J'adorerais. Évidemment, la pauvre mère se retrouverait dans une situation désespérée, sans autre aide que la mienne. Mais je crois que si l'accouchement est simple, je n'aurais pas de mal et ce serait l'acte le plus beau du monde : aider à donner la vie à un être humain.

cafébabel : Pour plein de gens, l’Europe peut être un truc très chiant. Alors, comment la rendre plus sexy ?

Elvira Lindo : Qui a dit que l'Europe était chiante ? Je ne la vois pas comme ça. L'Europe est un rêve de cohabitation et de coopération apparu après la Seconde Guerre mondiale. L'Europe fut une catastrophe pendant les deux guerres mondiales. Elle ne peut pas devenir un lieu hostile, nous devons nous battre pour qu'elle ne se meure pas. Ce serait une mauvaise nouvelle pour le monde d'apprendre que le lieu où est né le concept de société de bien-être a succombé à l'inégalité sociale, avec tout ce que cela entraîne. Mais aussi qu'il ferme ses portes à ceux qui fuient la famine et la guerre. Et je crains que ce soit ce qu'il se passe. L'Europe ne peut manquer à ses principes fondamentaux. Nous devons nous battre pour maintenir cette essence qui l'a rendu différente de n'importe quel autre endroit du monde.

cafébabel : Qu'est-ce qui t'indigne le plus dans le monde d'aujourd'hui ?

Elvira Lindo : La différence abyssale entre quelques riches et les millions de pauvres. Mais aussi l'asphyxie dont souffre la classe moyenne.

cafébabel : Ce monde ne semble tolérer rien d’autre que la perfection. Mais toi, quelle est la faiblesse qui t'inspire le plus d’indulgence ?

Elvira Lindo : L'incorrection politique. Je plaide pour la liberté d'expression, bien que je ne sois pas d'accord avec ce que j'entends ou lis. Je finis toujours par comprendre celui qui met les pieds dans le plat.

cafébabel : Il paraît qu’Internet sait tout sur tout. Testons-le en révélant ce que Google ne sait pas de toi.

Elvira Lindo : J'ai essayé de faire en sorte que celui qui entre mon nom sur Google tombe sur ma version des faits, pour que les premières pages qui apparaissent soient les miennes. Mais Google en sait trop sur moi. Il sait si je change de domicile, ce qui m'inquiète. Beaucoup. Je crois seulement en l'intimité physique, je ne crois plus en l'intimité virtuelle.

cafébabel : Imagine qu’un jour tu deviennes le représentant de la jeunesse du monde entier. Quel serait ton principal message ?

Elvira Lindo : Sans salaires dignes, pas de liberté.

cafébabel : Quelle est la première chose que tu fais en te levant le matin, quoi qu’il arrive ?

Elvira Lindo : Prendre mon petit-déjeuner en écoutant la radio.

cafébabel : Si tu pouvais inventer un truc auquel personne n’a pensé, ce serait quoi ?

Elvira Lindo : La téléportation. J'ai horreur de prendre l'avion.

cafébabel : Je n'ai pas bien compris... Pourquoi sommes-nous bizarres, nous les Espagnols ? [en référence à sa chronique publiée dans El País le 21 mai 2016]

Elvira Lindo : Parce qu'à la fois nous aimons notre pays et que nous pestons contre lui. Nous sommes peut-être trop véhéments, on ne réfléchit pas assez et on a du mal à regarder à long terme. Les étrangers adorent ça, ils ont l'impression que nous savons vivre le moment présent. Et c'est vrai, mais j'aimerais un peu plus de mesure, de bon sens, de silence pour écouter l'Autre.

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Pas mal de Big Fish nagent dans le grand bassin européen et certains méritent de sortir la tête de l'eau. Avec sa nouvelle série d'interviews, cafébabel vous promet d'aller pêcher plus profondément dans la vie de plusieurs grands noms du continent.