Éloi Laurent : « La politique ne s’intéresse pas à la jeunesse »

Article publié le 12 mars 2016
Article publié le 12 mars 2016

Immuniser le citoyen contre les mythes qui empoissonnent le débat démocratique en matière d'économie. C'est là l'objectif poursuivi par Éloi Laurent, professeur à Sciences Po et à la Stanford University. Dans Nos mythologies économiques, l'économiste déconstruit trois discours dominants dans l'UE : le néo-libéralisme, la social-xénophobie et l'écolo-scepticisme. Entretien.

cafébabel : L’économie mythologique s’est, expliquez-vous, incrustée dans l’opinion publique. Pensez-vous que la société manque d’outils lui permettant la remise en question de cet ensemble de mythes ?

Éloi Laurent :  La société manque certes d’outils mais j’ai le sentiment qu’elle est souvent trop révérencieuse à l’égard des économistes et de la rhétorique économique pratiquée par des commentateurs arrogants qui n’ont la plupart du temps aucune compétence en la matière. Je vois des gens me dire lors de conférences : « Je ne suis pas économiste, mais… ». Comme s’il fallait s’en excuser. Comme si on n’avait pas le droit d’avoir un point de vue sur les enjeux de justice sociale, le droit du travail ou l’avenir de l’Europe sans en référer aux économistes. Il y a sans doute un aspect technique qui peut rebuter, voire impressionner. Mais se laisser impressionner par l’économisme ambiant, c’est prendre le risque de se laisser déposséder de débats politiques majeurs. C’est la raison centrale qui m’a poussé à écrire ce livre.

cafébabel : Les discours économiques actuels donnent souvent le sentiment que la société est condamnée au moins-disant fiscal et social. Pourquoi l'analyse économique se voit réduite à ce que vous appelez « le culte de la fatalité » ?

Éloi Laurent : Quand les choses durent longtemps, on finit par penser qu’elles dureront toujours. Cela fait maintenant plus de deux décennies que l’Union européenne est engagée dans une stratégie de concurrence sociale et fiscale généralisée, et se vit comme une collection de petits pays plutôt que comme un grand ensemble intégré. On pense aujourd'hui que c’est la marche normale des choses alors que c’est le contraire exact de l’idéal européen. C’est aussi la négation de notre histoire : l’Europe s’est construite comme le continent du mieux-disant social à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. Lorsque l’on a mis en place l’État-providence en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, l’idée était de faire mieux que les voisins en matière de correction des inégalités sociales. Pas de faire moins bien en matière de protection des travailleurs. 

cafébabel : Ce fatalisme alimente une autre mythologie économique, abordée dans votre livre, à savoir celle de la mythologie social-xénophobe qui prône la fermeture des frontières aux immigrés au nom de la défense du modèle social.

Éloi Laurent : Oui. On tient un discours fataliste en matière d’économie, si bien que les gens finissent pas se dire : « Puisque notre modèle social est à l’agonie, puisque le progrès est derrière nous, il faut se barricader contre des gens qui pourraient vouloir nous prendre ce qu’il nous reste de prospérité ». Je voyais récemment à la télévision un jeune militant d’extrême-droite se plaindre en ces termes : « On est capable de débloquer des millions d’euros pour les migrants alors qu’en France des gens dorment dans la rue et que l’on n’aide pas les Français »

D’abord, l’idée selon laquelle la France consacre des moyens considérables à l’aide aux migrants est une plaisanterie. La France a refusé d’en prendre sa part et, de ce point de vue, l’Allemagne et l’Italie sont en train de nous donner une leçon sur ce que signifie être Européen aujourd’hui. Ensuite, il ne s’agit pas de s’occuper des pauvres plutôt que des migrants mais de s’occuper des pauvres plutôt que des riches. Si on veut poser la question de la pauvreté en France et de son augmentation récente sous l’effet de l’aggravation du chômage, demandons-nous pourquoi le gouvernement français a mis en place une « politique de compétitivité » qui a consisté à alléger de 40 milliards les cotisation des entreprises et ce sans contreparties. Pourquoi n’a-t-on pas utilisé cette somme considérable pour mettre en oeuvre des politiques de développement humain ?

cafébabel : Vous dites que les États membres de l’UE ont une obsession pour la compétitivité. Pourquoi une telle obsession ? 

Éloi Laurent : L’obsession pour la compétitivité vient de l’impératif de concurrence. On ne se demande pas comment les économies européennes peuvent coopérer pour arriver à un résultat mutuellement avantageux mais comment transformer l’Europe en jeu à somme nulle. L’idée, c’est qu’il y aurait une quantité finie de commerce intra-européen et que celui qui aura le coût de travail le moins élevé pourra en prendre la part la plus importante. Résultat : la culture de coopération est en train de disparaître en Europe, comme on le voit sur le dossier migratoire. 

cafébabel : Pourquoi insister sur le coût du travail ? Qu’en est-il du coût du capital ?

Éloi Laurent : Vous avez raison. De plus, on parle du coût du travail sans jamais évoquer ses bénéfices. La raison pour laquelle des employeurs sont prêts à payer des salaires pour rémunérer le travail, c’est parce que le travail leur est économiquement utile. Il faudrait au moins parler du coût du travail en regard de la productivité du travail. La France a ainsi un coût du travail mesuré par le salaire et les cotisations sociales qui peut, selon certains mesures, paraître plus élevé que dans d’autres pays. Pour autant, elle a aussi une productivité horaire parmi les plus importantes du monde. De plus, n’oublions pas que le salaire sert à vivre - ce n’est quand même pas tout à fait négligeable - et les cotisations sociales servent à financer la protection sociale, qui se révèle fort utile quand les marchés financiers provoquent des crises économiques comme en 2008-2009. Vouloir les réduire à rien, c’est réduire à rien la qualité de vie, quand on le fait au nom de la « compétitivité » et de la « croissance », on nage en pleine « mythologie économique » et on mesure tout le danger qu’il y a à confondre les mythes et les réalités.

cafébabel : Pourtant face au dumping fiscal et à l’évasion fiscale, les États membres de l’UE semblent impuissants...

Éloi Laurent : Les États ne sont pas impuissants : c’est une impuissance volontaire, choisie et mise en scène. Derrière cette mise en scène, la puissance des États est parfaitement intacte mais elle est utilisée à d’autres fins que le bien-être de la majorité de leurs citoyens.

Prenons les paradis fiscaux. Ce sont de minuscules États à la surface de la terre. Qui pourrait croire qu’en cas de coalition entre la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne ou encore la Chine, ces paradis fiscaux pourraient défier les lois internationales ? C’est avec la complicité des États que les paradis fiscaux existent. Là où ça devient aberrant, c’est quand un État perd des centaines de milliards de dollars au profit de quelques milliers d’individus qui échappent à la fiscalité nationale alors qu’il fait face à des déficits importants et à une crise de l’ampleur de celle que l’on a vécue. C’est d’ailleurs pour cela qu’on constate une lutte beaucoup plus forte contre les paradis fiscaux qui commence à porter ses fruits. 

cafébabel : Selon vous, la mythologie néolibérale fait abstraction des conditions sociales nécessaires à la création de la richesse. Pouvez-vous préciser ? 

Éloi Laurent : L’idée fondamentale des économistes « mainstream » consiste à dire que l’inégalité est un mal nécessaire. Dans une société, il faudrait commencer par supporter l’inégalité pour engendrer du dynamisme économique. Alors seulement, on pourrait redistribuer une part de l’efficacité économique sous forme de politique de réduction des inégalités. Selon ces économistes, si l’on commence par corriger les inégalités économiques, on ne pourra jamais atteindre l’efficacité économique.

Ce que je rappelle dans ce livre, c’est que pour créer de la richesse, il faut qu’il y ait des institutions et des biens communs, autrement dit un écosystème de la création de valeur économique. Ce qui permet qu’un entrepreneur comme Steve Jobs amasse des fortunes au moyen de ses inventions, c’est le travail collectif qui a été fait en amont. Les entrepreneurs ne viennent pas au monde tout armés avec des écoles, des routes, des aéroports, des marchés, etc. Sans cet écosystème, les inventions et les innovations des entrepreneurs ne verraient tout simplement jamais le jour. Mon argument consiste à dire qu’il y a un moment où les inégalités deviennent tellement fortes qu’elles finissent par devenir inefficaces, notamment parce qu’elles rendent impossible la création et l’entretien des institutions et des biens communs. On voit très bien cela dans la Silicon Valley où j’enseigne une partie de l’année : les routes et plus généralement les infrastructures se dégradent, tout comme les systèmes de formation publique, autrement dit tout ce qui a permis à la Silicon Valley de se développer est en train de s’effondrer, alors même que la financiarisation de l’innovation technologique donne l’illusion d’une richesse sans limite et que les grandes entreprises de la « tech » tentent par tous les moyens d’échapper à l’impôt qu’elles doivent à la collectivité qui les a soutenue. 

cafébabel : Vous expliquez qu’une « parole politisée doit faire son retour pour que le charme des mythologies économiques soit rompu ». La jeunesse s’est emparée de cette parole politique. Pourtant le cliché selon lequel les jeunes se désintéressent de la politique a la vie dure. Qu’en pensez-vous ? 

Éloi Laurent : La jeunesse européenne a été très massivement frappée par la crise économique et elle a réagi. Regardez le rôle qu’elle a joué dans des mouvements comme Syriza ou Podemos et en dehors d’eux dans d’innombrables collectifs, associations et mouvements. Les jeunes s’intéressent à la politique mais la politique ne s’intéresse pas ou plus à eux. De ce point de vue, l’enjeu le plus important pour l’Europe en général et la France en particulier est l’intégration sociale de ce qui est sans doute la génération la plus éduquée et la mieux qualifiée de l’histoire européenne.

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Lire : 'Nos Mythologies économiques' d'Éloi Laurent (Éditions Les Liens Qui Libèrent/2016)

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Cet article a été rédigé par la rédaction de La Parisienne de cafébabel. Toute appellation d'origine contrôlée.