Élections italiennes : les étudiants Erasmus privés de vote

Article publié le 30 janvier 2013
Article publié le 30 janvier 2013
Le 21 décembre 2012, la prophétie Maya avait prédit qu’on ne verrait pas l’aube du jour d’après, mais blague à part, tout le monde a pris son petit-déjeuner le 22 décembre. Le Président de la République a d’ailleurs choisi cette date pour annoncer que les élections se dérouleront officiellement en Italie, les 24 et 25 février 2013.
Une autre menace apocalyptique a toutefois déclenché la furie des étudiants indignés et immigrés « à cours terme ». Ils seront dans l’impossibilité de voter et dénoncent la négation d’un droit fondamental des citoyens. Élections

Le texte du décret incriminé (DPR n°226) définit les modalités de vote pour les citoyens italiens se trouvant dans un territoire étranger, et spécifie que les résidents inscrits à l’AIRE (liste des personnes résidant à l’étranger, ndlr) et ceux se trouvant temporairement à l’étranger « pour des raisons de services ou missions internationales » (comme les membres des Forces armées, les emplois publics, les professeurs et chercheurs universitaires) peuvent voter. Or, les personnes inscrites sur le registre ne représentent absolument pas la majorité des Italiens expatriés. Ces derniers, qui résident temporairement à l’étranger, « ne pourront voter seulement s’ils se rendent en Italie auprès des sections instituées dans la commune où ils sont inscrits sur les listes électorales. »

Un droit nié

Qui sont les citoyens italiens qui voient leur exercice de droit-devoir de vote obstrué ? Il s’agit des étudiants et des travailleurs qui étudient ou travaillent dans des villes italiennes éloignées de leur domicile et des étudiants effectuant un séjour Erasmus dans d’autres pays. En somme, un nombre considérable de ressortissants n’aura pas la possibilité de retourner en Italie ou de se rendre dans un bureau de vote. Il faut souligner qu’une seule de ces catégories – celle des étudiants Erasmus – inclue au moins 25 000 personnes.

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De nombreux appels ont été lancés pour essayer de changer la situation en vue des prochaines élections. L’euro-parlementaire Silvia Costa a par exemple proposé la création d’un registre d’inscription à destination des étudiants Erasmus auprès des consulats italiens, ou un remboursement des dépenses occasionnées par le voyage de retour en Italie. De leur côté, les étudiants ont uni leurs voix notamment grâce aux réseaux sociaux dans le but de retenir l’attention des principaux médias sur la pétition adressée à la ministre de l’Intérieur, Anna Maria Cancellieri.

Bien que ce problème touche d’autres catégories de personnes, pourquoi semble-il concerner exclusivement les étudiants Erasmus ? Le problème n’est pas récent. Dans le passé, des citoyens et étudiants se trouvant dans des villes italiennes différentes de celle où ils sont nés, ou à l’étranger se sont trouvés obligés de choisir entre faire face aux dépenses du voyage retour pour retourner voter dans leur commune ou augmenter le pourcentage des abstentionnistes. Alors pourquoi la pression médiatique est aussi forte ces jours-ci ?

« Le non du gouvernement est le premier pas vers une Italie plus démocratique et européenne »

Nous avons interrogé certains étudiants : Alessandra P.21 ans, est une étudiante originaire de Bari partie étudier à Trente et effectue actuellement un séjour Erasmus en Grande-Bretagne. Elle fait partie de ceux qui ont décidé de se mobiliser sur le Web pour exprimer leur indignation, en créant une des pages Facebook les plus actives et suivies ces derniers jours (« étudiants italiens qui ne pourront pas voter aux prochaines élections ») « Je crois qu’une grande réponse a été donnée au problème grâce à notre grosse mobilisation. » D’après Alessandra, les réseaux sociaux ont été essentiels pour « réunir tous ceux qui sont désireux de voter mais sont dans l’impossibilité de le faire. »

Pour Andrea M., un étudiant napolitain de 24 ans en ingénierie parti en Erasmus à Paris, « garantir le droit de vote à tous ceux qui ont la citoyenneté italienne et qui sont dans le monde, pour étudier ou pour rechercher un emploi… et qui retourneront en Italie dans quelques mois, c’est une question de principe. Les Erasmus sont à l’étranger et participent à un projet qui a également été signé par un gouvernement italien, ce même gouvernement qui aujourd’hui ne réussit pas à garantir le droit vote. »

Une défaite ou le premier pas pour un changement ?

Malgré les protestations et l’indignation, le Conseil des Ministres a déclaré que les étudiants résidant à l’étranger dans le cadre d’un programme Erasmus ne pourront pas voter lors des prochaines élection à cause de « difficultés insurmontables : avant tout de temps et d’ordre pratique, mais surtout de constitutionnalité. On ne peut pas uniquement sélectionner les étudiants Erasmus comme une nouvelle catégorie d’électeurs temporaires et en même temps ne pas y inclure toutes les autres personnes qui se trouvent à l’étranger pour étudier, mais qui n’ont pas de bourse Erasmus. » C’est donc une défaite. Mais pas pour Alessandra : « Personnellement, je ne considère pas que le ‘Non’ du Conseil des Ministres soit une défaite, c’est au contraire le premier pas vers une bataille qui nous obligent à ne pas nous contenter d’un changement temporaire de dernière minute, mais qui incite à demander à notre pays un autre effort vers une logique plus démocratique et européenne. » Ces mots reflètent le caractère des jeunes italiens, à qui on a souvent reproché leur désaffection politique, d’être des « Tanguy » ou d’être des « cerveaux en fuite » qui abandonnent l’Italie à son propre destin. Une telle revendication renvoie aussi à une image radicalement différente : des jeunes entrepreneurs utilisant les nouveaux instruments de communication et avec une réelle envie de faire bouger les choses au-delà des frontières italiennes, sans pour autant se considérer exclus de la vie politique de leur propre pays. « Nous avons démontré que l’Italie possède un bassin de jeunes désireux de faire changer les choses, et qu’ensemble, on peut avoir grand impact. »

En Italie, où la politique devient souvent un motif de dérision ou de défiance, dans un climat électoral où les mots clés ont été « mise à la casse », « révolution », dans un pays où les abstentionnistes sont « le premier parti d’Italie », l’indignation des jeunes n’est pas simplement liée au simple fait d’empêcher un citoyen d’exprimer ses préférences dans les urnes mais elle est également due aux promesses de la génération politique et à un appel au changement qui ne trouve jamais de réponse.

Nous avons posé une dernière question à deux étudiants Erasmus, peut-être la plus importante : « Retournerez-vous en Italie pour voter les 24, 25 février ? » Il y a malheureusement les dépenses du voyage et les cours à suivre, ce sont ça les vraies « difficultés insurmontables. »

Photos : Toutes © courtoisie de " Studenti italiani che non potranno votare alle prossime elezioni"