Élections en Roumanie : le réveil d'une belle endormie

Article publié le 18 novembre 2014
Article publié le 18 novembre 2014

Les deux dernières semaines ont été particulièrement intenses en Roumanie. Les élections présidentielles ont apporté leurs lots de surprises, émotions fortes, protestations et démissions, jusqu’à élire un inconnu : Klaus Iohannis, issu de la minorité allemande. Plus qu’un changement de président, ces élections ont montré que la Roumanie entière est en train de changer.

En septembre dernier, lors de mon passage à Bucarest, les rues commençaient à se remplir d’affiches et de pancartes géantes avec les visages souriants des candidats à la présidence.  Victor Ponta, l’actuel premier ministre (Parti Social Democrate 'PSD', nda), disposait des plus grosses affiches, des plus grosses pancartes. Les jeunes, assez désemparés, n’avaient aucune idée pour qui voter. En tout cas, sûrement pas pour Ponta. Mes amis roumains avaient « honte » que quelqu’un comme lui soit un jour à la tête du pays. Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. « Le PSD est une structure énorme, avec des "barons" dans de nombreuses villes », explique Madalina Alexe de l’association Café Des Roumains basée à Paris. « Ils ont des méthodes spécifiques d'autres époques, comme la manipulation et la désinformation, mais ils font aussi pression sur une population fragilisée par la pauvreté, surtout dans les villages. »

Le bordel a changé la donne

Avant le premier tour, personne n’allait se douter de ce qui allait se passer. Victor Ponta était donné gagnant dans tous les sondages. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres ne s’est pas déclarée en Roumanie mais dans les autres villes européennes. À Paris, Londres ou Bruxelles, des milliers de Roumains de la diaspora ont attendu pendant plusieurs heures avant d’aller voter. Certains n’ont même pas pu atteindre les urnes. 

Leur colère face au bazar des élections s’est propagée sur les réseaux sociaux, puis très vite dans la rue. Les manifestations ont pris de l’ampleur à Bucarest, Cluj ou Sibiu, jusqu’à provoquer la démission du ministre des Affaires Étrangères. L’effervescence de l’ « automne roumain » a repris de plus belle, exprimant un ras-le-bol généralisé du gouvernement et de la corruption. Malgré tout, « les autorités ont refusé d'ouvrir d'autres bureaux », me dit Madalina, « surtout que les Roumains de l’étranger étaient majoritairement hostiles à Ponta. La diaspora s’est dit qu'il n'y avait que les Roumains du pays qui pourraient encore changer les choses. Ils les ont appelés et supplier d'aller voter, d'où la présence record aux urnes pour la Roumanie (62%) ».

Au deuxième tour, les choses ne se sont en effet pas améliorées pour la diaspora. Sur la page Facebook du Café des Roumains, on pouvait voir les files d’attentes monstrueuses, des gens qui ont attendu de 8h à 18h, la foule qui criait « Libertate ! » (Liberté !) ou « Vrem sa votam » (Nous voulons voter !). Le nouveau ministre des Affaires étrangères, en visite à Paris, n’y est pas allé de main morte. Selon le quotidien Gandul.info, il aurait déclaré : « Le bureau le plus proche est à Nancy où, à l'heure actuelle, il n'y a pas de file d'attente. Donc ceux qui veulent vraiment voter peuvent se le permettre. C’est une superbe ville, le berceau de l'art nouveau ». Où l’on comprend assez vite l’exaspération des Roumains face à leur gouvernement...

« Une victoire pour la jeunesse et l’Europe »

En fin d’après-midi, des manifestants se sont rassemblés dans le centre de Bucarest en soutien à la diaspora. À 21h, les premiers résultats tombent : Klaus Iohannis, issu de la minortié allemande, sera le nouveau président de la Roumanie. Près de 10 000 Roumains, notamment des jeunes, ont marché jusqu’au siège du gouvernement, Piata Victoriei (Place de la Victoire), ont demandé la démission de Ponta en déchirant les affiches à son effigie. Mon amie Raluca était là-bas. « C’était incroyable, m’écrit-elle sur Facebook. J’en avais la chair de poule de voir tous ces gens autour de moi. Jusqu’à hier, j’étais déçue par ceux qui votaient Ponta et toutes ces choses honteuses qui se déroulaient en Roumanie. Là j’ai vu autre chose, d’autres personnes, celles qui font que je reste dans ce pays. » Elle avoue que beaucoup ont voté contre Ponta plus que pour Iohannis, mais que cela révèle d'« un désir de changement ». « Comme la plupart des gens, je ne connaissais pas Iohannis avant, mais il semble sérieux, ajoute-t-elle. Ce que je vois surtout, c’est une victoire de la société civile. Comme pour Rosia Montana, on a prouvé que l’on pouvait changer les choses ensemble. »

Klaus Iohannis, plutôt europhile, représente un espoir pour le pays, ses jeunes et ses minorités, malheureusement souvent délaissés. C’est la première fois que la Roumanie élit un Président issu d’une minorité ethnique. Pour Madalina, « c’est une victoire de la jeunesse et du multiculturalisme, donc de l’Europe ». Et même si Klaus ne tient pas ses promesses, la belle endormie des Carpates s’est enfin réveillée.