Élections en Irlande: pas de vote pour les expatriés

Article publié le 22 février 2011
Article publié le 22 février 2011
Le Dail (Chambre des Députés du Parlement irlandais, ndt) est dissous ! Le 25 février, les citoyens irlandais vont élire un nouveau gouvernement qui sera en charge de la relance du pays après la pire crise économique de toute son histoire.
Mais de nombreux expatriés ainsi que les citoyens les plus touchés par le désastreux mandat du parti écologiste Fianna Fail – mandat qui n’aura duré qu’un an – ne pourront cependant pas se rendre aux urnes.

« Pas de représentation sans taxation », tel est le refrain commun de ceux qui sont d’accord avec l’incapacité électorale. Cela sonne creux pour les milliers d’Irlandais qui ont quitté le pays depuis que la crise a frappé et qui payaient des taxes il y a quelques mois encore. Selon le groupe de recherche dublinois Esri (Institut de recherches économiques et sociales), 1.000 personnes émigrent chaque semaine, un chiffre non négligeable pour un pays de 4,4 millions d'habitants. Avec un électorat d’un peu plus de trois millions de personnes, on craint, et c'est légitime, que le million d’électeurs présents à l’étranger puisse fausser les résultats. L’Irlande reste l’un des seuls pays européens à ne pas permettre à ses citoyens à l’étranger de voter lors des élections nationales. Cela reste le privilège des diplomates et du personnel de l’armée ou de la police en mission officielle à l’étranger. Dans l’état actuel des choses, 29 des 33 pays membres du Conseil de l’Europe autorisent aux citoyens non-résidents de voter. À l’échelle mondiale, plus de 110 Etats le permettent, dont le Botswana, la Colombie, l’Indonésie, l’Irak, le Mali, le Mexique et les États-Unis.

Laissez-moi voter !

Le fait que leur voix ne sera pas entendue lors du scrutin du 25 février prochain reste en travers de la gorge de ceux qui ont récemment quitté le pays. « Toute mon attention sera focalisée sur le résultat plutôt que sur la participation », déclare Oralith Finnegan, qui a quitté Dublin pour Paris au cours de l’été 2010. « Le droit de vote devrait être étendu aux citoyens irlandais à l’étranger pour une durée de cinq ans après avoir quitté le pays, soit au moyen d’un vote postal, soit plus facilement via l’ambassade. » Mme Finnegan dit qu’un système de réciprocité devrait tout au moins exister afin que les citoyens européens aient leur mot à dire quant à qui les gouverne, même s’ils vivent dans un autre Etat membre. « Dans ce cas, j'accepterais tout à fait de sauter mon tour cette fois-ci et d’attendre les élections présidentielles françaises de 2012. »

Vincent Murphy attend que son bulletin de vote soit posté à tout moment à son ancienne adresse à Dublin. Mais en l’absence d’une possibilité de voter depuis New York, où il vit à présent, l’alternative est de « prendre un avion pour retourner à la maison, récupérer le bulletin de vote, et le glisser dans l’urne. Mais ce n’est pas très réaliste, n’est-ce pas ? » Étant donné l’histoire migratoire du pays, il se demande pourquoi le débat sur le droit de vote irlandais pour les citoyens à l’étranger n’a jamais été traité. « Ma décision de déménager était personnelle. Je peux seulement imaginer combien ceux qui ont été forcés de quitter le pays pour trouver du travail ont envie d’avoir leur mot à dire quant au gouvernement. » Selon lui, il n’est pas impossible de légiférer pour le simple nombre d’Irlandais vivants à l’étranger. « On pourrait trouver une façon d’accorder un vote aux émigrantsrécents. Par exemple, si vous avez vécu en Irlande au cours des deux dernières années. C'est possible dans d’autres pays. Sans la possibilité de voter, je me sens exclu de fait. Je compte rentrer en Irlande en 2012, et le résultat des élections aura donc un impact important sur ma vie. »

Catherine Flynn a réservé son vol depuis Londres dès que les élections se sont profilées pour le 25 février. « Je me sens responsable d’avoir voté pour le Parti Vert et d’avoir ainsi permis à Fianna Fail d’arriver au pouvoir, nous explique-t-elle. Les élections déterminerons le sort de l’Irlande à laquelle je vais retourner. » David O’Connell, qui a vécu à New York pendant dix ans, trouve « honteux » qu’il n’existe aucune infrastructure permettant de voter depuis l’étranger, mais il met en garde contre le fait d’accorder un droit de vote complet à tous les citoyens à l’étranger. « Cela infuserait directement l’électorat irlandais avec des émigrants qui fausseraient les résultats de nombreuses circonscriptions électorales, les faisant ainsi pencher dans des directions qu’elles ne prendraient pas normalement. » David O’Connell propose d’accorder des sièges à des représentants d’émigrants au sein du Sénat irlandais, la plus haute chambre législative. Le rôle de cette instance est actuellement en révision. Il est considéré comme élitiste et de plus en plus hors sujet. Accorder des sièges à des représentatifs de la diaspora pourrait être une façon de ranimer cette instance.

Comparaison européenne

En fait, le gouvernement sortant a bel et bien proposé de fonder une commission électorale indépendante en 2009, commission qui aurait fait des recommandations afin d’étendre le droit de vote à l’étranger, pour les élections présidentielles seulement. Mais l’économie étant sur le devant de la scène, il est difficile de voir cela se réaliser bientôt. Une décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) de juillet 2010 a donné plus d’espoir que le gouvernement puisse être forcé d’agir. En 2007, deux ressortissants grecs vivant à Strasbourg ont présenté une requête disant qu’ils avaient subi une violation de leur droit de vote du fait de leur résidence à l’étranger. Bien qu’ils aient pu in fine se rendre en Grèce, la Cour a trouvé que la distance et les dépenses impliquées compliquaient l’exercice de leur droit de vote, garanti par l’article 3 du protocole n° 1 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. Et l’Irlande, comme tous les Etats membres européens, a signé cette convention.

Privée de revanche électorale

Au même moment, le Royaume-Uni voisin permet à ses citoyens expatriés de voter pendant une période de 15 ans après avoir quitté le pays. Un vétéran de la seconde guerre mondiale conteste l’interdiction du gouvernement britannique quant au vote des citoyens non-résidents lors des élections, alors que le nonagénaire Harry Shindler, qui vit en Italie, a aussi porté son affaire devant la CEDH. « Une préoccupation majeure du Conseil de l’Europe est de préserver et renforcer la démocratie et les droits civiques de ses Etats membres, a déclaré la court dans sa requête. Une attention particulière devrait être accordée au droit de vote des citoyens résidant à l’étranger, c’est une liberté fondamentale dans chaque système démocratique. » De retour en Irlande, Oralith Finnegan se console avec les indicateurs montrant « qu’aussi bien Fianna Fail (parti du Premier ministre Brian Cowen) que les Verts (partenaire junior de la coalition) se prendront une sévère raclée le 25 février en raison de leur incompétence cinglante. A l'allure à laquelle les choses évoluent, en tant que citoyen non-résident, je serai privée du pur plaisir d’exiger une revanche électorale sur le gouvernement. »

Photo: (cc) photobunny/ Flickr