Élections en Espagne : Rajoy préfère se cacher

Article publié le 8 décembre 2015
Article publié le 8 décembre 2015

[OPINION] Le journal espagnol El País a organisé lundi 30 novembre, un débat entre les candidats à la présidence du gouvernement. Quatre pupitres pour quatre aspirants. Cependant, un est resté vide. Il s'agit de celui de l'actuel premier ministre, Mariano Rajoy, qui afin d'éviter un déluge de réprimandes, a choisi de se cacher. Les critiques, néanmoins, ne se sont pas faites attendre.

 La soirée du lundi a sans aucun doute été la chronique d'un fiasco annoncé. Le quotidien El País a décidé de poursuivre l'organisation du débat des candidats à la présidence sans la présence de l'actuel président du gouvernement, Mariano Rajoy. Ce fut après que celui-ci a décliné l'invitation et que les organisateurs ont refusé d'accepter la proposition de son parti : que ce soit la vice-présidente, Soraya Sáenz de Santamaría, qui représente le Parti PopulaireEl País a expliqué qu'il s'agissait d'une rencontre entre candidats à la présidence et que par conséquent, il n'accepterait personne qui ne soit pas en tête de liste.

Il était question d'un débat à quatre, sous une forme nouvelle, à travers le site du journal, qui au final s'est transformé en débat à trois : Albert Rivera (Ciudadanos), Pablo Iglesias (Podemos) et Pedro Sanchez (PSOE). Néanmoins, aussi bien la Gauche unie que l'UPD, en dépit d'être tous deux représentés au parlement, n'ont pas eu cette chance : Alberto Garzón et Andrés Herzog n'ont reçu aucune invitation ni pour ce débat ni non plus pour le prochain, organisé le 7 décembre par Atresmedia

Dès le début, le pupitre vide à la gauche de l'écran fut le signe annonciateur du candidat manquant. Le sourire narquois sur le visage des trois politiciens qui ont bien participé au débat voulait tout dire. Les réseaux sociaux aussi. À vrai dire, même si le président s'efforce à rester dans l'ombre, même s'il se couvre la tête à l'aide d'un drap ou se cache derrière le rideau, on le voit. Sur Twitter et Facebook, durant les deux heures de débat, Rajoy a obtenu 50 767 commentaires. Et je dis « a obtenu » pour le dire d'une certaine manière. Parce que, naturellement, étant donné son absence à un événement si important pour la politique et pour la citoyenneté, de nombreux commentaires n'y sont pas allés de main morte.

Dernièrement, le président n'a pas été très lucide lors de ses interventions publiques. Un des derniers exemples a été l'interview accordée à la radio Onda Cero où il a assuré que les Catalans perdraient leur nationalité espagnole et européenne s'ils demandaient leur indépendance, ce qui a prêté à toute sorte de moqueries. Il se peut qu'il soit davantage intéressé à remplir son carnet de rendez-vous avec des personnalités du monde artistique, comme Bertin Osborne, que de se prononcer devant les journaux ou de faire face à ses adversaires.

Avec son absence, il a très certainement échappé à un débat « trois contre un ». À sa place, c'est Pedro Sánchez qui a fait l'objet de nombreuses critiques que les deux plus jeunes partis, Ciudadanos et Podemos, ont eu besoin de formuler en référence à l'héritage de Zapatero. L'homme a résisté comme il a pu, étant le seul parmi les candidats à avoir une trajectoire politique derrière lui et comme unique représentant du bipartisme. Ce bipartisme qu'ont incarné le PP et le PSOE tout au long de notre démocratie - désormais solide - et auquel beaucoup continuent de se raccrocher désespérément.

Les statisticiens peuvent en tout cas se montrer reconnaissants envers Rajoy, puisqu'ils n'ont pas eu à déterminer quel candidat a développé les arguments les plus faibles ou qui s'en est le mieux tiré. Ainsi, le résultat était tombé dès lors que notre président a décidé de perdre avant même de commencer. La vainqueur, en revanche, s'est démarqué, de loin, d'après les votes des lecteurs de El País. Pablo Iglesias a obtenu 47% des votes contre 28% pour Rivera et 24% pour Sánchez.

Les temps changent et la politique aussi. Ou pas. Mariano Rajoy n'a pas participé pas non plus au débat à quatre organisé par la chaîne Atresmedia le 7 décembre. Cette fois-ci, la viceprésidente l'a remplacé. En conférence de presse depuis Paris, pendant l'organisation de la COP21, il a terminé en affirmant qu'il affronterait uniquement son rival historique dans un face-à-face : le PSOE. De fait, ses mots ont résonné comme une fervente revendication du système bipartiste : « En matière de débat, je poursuis sur le même schéma qui s'est instauré dans notre pays depuis le retour de la démocratie. Tous les débats qui se sont déroulés étaient contre le principal leader de l'opposition. En cette occasion, je débatterai avec monsieur Sanchez. Nous participerons à un débat à deux, comme tout débat important à l'approche des élections ».

Même si le PP a toujours l'intention d'excuser son candidat, la presse nationale et internationale a eu écho de son absence et certains médias, comme par exemple l'agence de presse américaine Bloomberg, rapportent déjà que cette maladresse du président pourrait lui porter préjudice. En France, le quotidien Libération a également critiqué fermement sa stratégie, et a ajouté que, dans son refus de participer au débat,« Mariano Rajoy, lui-même, a accentué son image de technocrate en s'écartant du peuple ».

Depuis l'arrivée du parti Podemos lors des dernières élections au Parlement européen, le panorama ne peut déjà pas être le même : les règles du jeu ont changé. Le parti Podemos mais aussi le parti Ciudadanos, actuellement la troisième force politique du pays selon de récentes études, sont entrés avec vigueur sur l'estrade politique espagnole et les Espagnols veulent les entendre. Selon lui, c'est incompréhensible que le PP ait décidé de leur accorder plus de temps à la télévision et de « s'auto-estomper de la carte ». Se cacher, Mariano, ne servira à rien. L'immobilisme n'a jamais été une bonne option politique. Le 20 décembre prochain, devant les urnes, nous pouvons choisir de faire comme Rajoy et rester muets sans faire de bruit, ou nous prononcer, faire usage de la démocratie et décider du sort de notre avenir.