Élections en Espagne : les happy few de la politique

Article publié le 16 décembre 2015
Article publié le 16 décembre 2015

Plusieurs formations politiques représentées au Parlement espagnol se plaignent de l'indifférence qu'ils subissent dans les médias. Quelle en est la raison ?

De nombreux analystes ont qualifié cette campagne d'historique. Historique par sa durée - les partis font campagne depuis des mois - et aussi par l'apparition de nouvelles formations qui peuvent renverser le système bipartiste instauré en Espagne depuis la Transition démocratique.

Sélection à l'entrée

Sur scène, les projecteurs des médias n'ont pas cessé d'éclairer les partis de Pablo Iglesias (Podemos) et d'Albert Rivera (Ciudadanos), d'un intérêt informatif indiscutable, mais ont laissé dans l'ombre des partis représentés au Congrès des députés et avec le même droit à bénéficier d'une couverture médiatique, tels que Izquierda Unida (parti de gauche radicale, ndt) et UPyD (parti centriste, ndt).

L'exemple le plus éloquent a au lieu le 7 décembre dernier lors du débat organisé par l'un des principaux groupes audiovisuels du pays. L'évènement a été appelé « Le débat décisif » et y ont participé les têtes de listes du PSOE (Pedro Sánchez), de Ciudadanos (Albert Rivera), de Podemos (Pablo Iglesias), et la numéro deux du Partido Popular (PP- parti conservateur, ndt) et vice-présidente du gouvernement, Soraya Sáenz de Santamaría. Cela signifie que, dans ce débat, se sont affrontés les deux partis « de toujours », PP et PSOE, et les deux partis « du changement », les nouveaux, Podemos et Ciudadanos, qui aspirent à occuper, pour la première fois, plusieurs sièges au Parlement.

Parmi les nombreuses critiques dirigées à l'encontre du débat (l'absence du candidat du PP, Mariano Rajoy, ou le manque de temps pour traiter de questions comme la culture, la santé ou l'environnement), se sont glissées celles des deux candidats qui, tout en étant issu de partis représentés au Parlement et ayant exprimé leur désir de participer, n'ont pas été invités : Andrés Herzog, de l'UPyD, et Alberto Garzón, d'Unidad Popular-Izquierda Unida. Face à ce qu'ils qualifient de « blackout informatif », les deux leaders ont revendiqué leur droit à participer à ce débat, à d'autres tenus sur les réseaux sociaux, mais aussi devant le Tribunal Suprême et le Commission électorale centrale.

Àlvar Peris, professeur de communication audiovisuelle à l'Université de Valence, considère que de ne pas les avoir invités « a été une décision très malheureuse de la part d'un groupe audiovisuel ». « J'imagine qu'ils l'ont fait pour favoriser la fluidité du débat ou l'intérêt de la communication, mais ce type de décisions ne favorise en aucun cas la santé démocratique de notre pays », insiste-t-il.

Cependant, Alberto Garzón, candidat d'Unidad Popular-Izquierda Unida à la présidence du gouvernement, a réussi à faire mouche lors du débat grâce à ce tweet : « Vous aimez mon intervention ? C'est ce qui arrive à une démocratie qui est au régime #7dElDebateDecisivo ».

Le leader de la troisième force politique des élections de 2011 a utilisé les réseaux sociaux comme porte-voix et l'écho a été massif : plus de 20 000 retweets sur Twitter. Plusieurs outils de mesure placent cette intervention comme le tweet le plus diffusé d'un politique depuis le début de la campagne électorale pour les élections législatives. Pour cette raison, plusieurs médias espagnols considèrent Garzón comme le vainqueur du débat sur les réseaux sociaux, bien qu'il n'ait pas été invité.

« Antidémocratique »

Andrés Herzog était aussi présent. Avec une vingtaine de sympatisants portant des masques du candidat de l'UPyD à la Moncloa (l'Élysée local, ndlr) ont attendu devant la porte des studios où se déroulait le débat pour protester contre le fait de ne pas avoir été invités. De plus, le parti magenta a sollicité la suspension du débat d'Atresmedia et d'un autre organisé par le journal El País, parce qu'il considérait que les deux débats étaient « frauduleux ». « Les Espagnols ont le droit d'entendre toutes les voix, en particulier celles des partis représentés au Congrès des députés et qui représentent, dans notre cas, plus de 1 200 000 d'électeurs », a souligné Herzog durant la campagne.

Le seul débat avec toutes les formations politiques (représentées au Congrès ou pas) a été diffusé le mercredi 9 novembre sur TVE, la chaîne de télévision publique. Il s'agissait d'un modèle plus diversifié, mais qui n'a pas non plus été exempt de polémique. La Commission électorale centrale a obligé la chaîne à avancer l'heure de début, en prime time (22h15) et non à minuit comme il était prévu. Une injonction qui a d'ailleurs été prononcée suite à une réclamation présentée par l'UPyD. Seuls ce parti et Unidad Popular ont envoyé leurs têtes de liste. Même ainsi, « on voit que ce modèle est plus diversifié, mais aussi plus difficile à gérer en termes audiovisuels et de capacité d'éveiller l'intérêt des téléspectateurs », explique Peris.

Selon le professeur, « il est très triste que les médias planifient leur couverture médiatique à partir de sondages qui, comme nous le savons bien, ne sont pas fiables mais sont des approximations de ce qui se passera le jour des élections. Aussi, le fait que des enquêtes, qui ont des intérêts puissants derrière elles, conditionnent le suivi des médias vers les partis est injuste, voire même antidémocratique ». « L'IU et l'UPyD se plaignent avec raison. Pour le moment, c'est toujours eux qui ont une représenation parlementaire au Cortes (Parlement espagnol, ndt) et ils devraient être traités comme tels », explique-t-il.

Les errements de la règle

En effet, selon la Commission électorale centrale, aussi bien les télévisions publiques que privées doivent respecter la proportionnalité politique. Les télévisions privées peuvent décider librement si elles organisent un débat électoral, mais elles doivent prendre « particulièrement en compte » les résultats obtenus par ces formations politiques lors des précédentes élections de même type. Dans une circulaire de mars 2011, la Commission électorale centrale précisait que les partis sans représentation parlementaire (comme Podemos et Ciudadanos) « ne pourront pas bénéficier d'une couverture médiatique plus importante que les formations politiques qui ont obtenu une représentation lors des dernières élections ».

Toutefois, elle reconnaît aussi la figure de « groupe politique significatif » comme le seraient Podemos et Ciudadanos. Une telle exclusion conditionne le vote et, comme l'assure Peris, « le fait que aussi bien l'IU que l'UPyD aient été écartés des débats et des tables rondes, sur base d'enquêtes qui leur sont très défavorables, augmente la sensation qu'ils n'ont rien à faire, que voter pour eux reviendrait à jeter son vote à la poubelle. Cette perception influe beaucoup sur le comportement final de l'électorat et c'est terrible pour les perspectives de ces deux partis ».

Le compte à rebours des élections a commencé il y a plusieurs mois et le 21 décembre, on saura si l'UPyD et la coalition d'Unidad Popular continueront ou pas à faire partie de la mosaïque des sièges parlementaires. Car oui, on prévoit que cette législature soit plus colorée que jamais.