Egypte : taxis à contre-courant

Article publié le 27 août 2007
Article publié le 27 août 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Troisième volet de notre série 'Divercités', une exploration estivale de lieux insolites et poétiques. Direction les bouchons légendaires du Caire.

Douzième étage. De notre appartement, on peut dicerner ici et là, sur les toits du Caire couverts de lucarnes et d’antennes satellites, quelques panneaux publicitaires. Les caractères bourdonnent, tels des oiseaux modernes au-dessus d’un ciel embrumé.

En contrebas, au milieu des rues invisibles grouillent voitures, mini-bus, charrettes, mobylettes et bien évidemment taxis. Cette kyrielle de véhicules noirs et blancs faits de tôle et de plastique, réparés un nombre incalculable de fois dans quelques arrières-cours ou petites rues et sans cesse remis à neuf, circule en permanence, jour et nuit. Ici, les taxis sont omniprésents, à chaque recoin de la ville.

Poussière et débrouillardise

Une pellicule de poussière et de saletés a recouvert la banquette arrière de mon taxi. Les sièges sont percés, la housse noire en plastique du dossier est déchirée en de multiples endroits, révélant un indéfinissable rembourrage brun. Nous voici dans l’un des nombreux taxis qui accomplissent leur service depuis déjà des années dans les rues du Caire. L’aile gauche n’est pas conçue pour le modèle de l’automobile. Vu les traces de rouille, vouloir la réparer serait prohibitif et inutile.

Le chauffeur, un jeune homme tout au plus âgé de 25 ans, a délaissé les chants coraniques de ses collègues plus âgés, préférant la musique arabe. Il appuie sans relâche sur les boutons de son autoradio K7 incroyablement neuf jusqu’à trouver une station en langue anglaise, diffusant les derniers tubes britanniques. Peut-être souhaite-t-il ainsi me faire plaisir. Une chose est certaine : il a trouvé une bonne raison pour augmenter de quelques livres le prix de la course.

Plus tard dans l’après-midi, je me mets en chemin pour aller retrouver au bazar Khan el-Khalili quelques amis de l’école de langue. Force est de constater que c’est un bien mauvais moment... la rue du 26 juillet est embouteillée. Pris dans un nuage de gaz de pots d’échappement et dans un concert de klaxons, mon conducteur tente de se frayer un passage au milieu des voitures. Son arme : coups de klaxon et des gesticulations. Nous atterrissons au final derrière un autre taxi qui a esquissé la même manœuvre, mais qui a lui aussi été stoppé dans son élan.

Communication par klaxons

Au Caire, les coups de klaxon sont le moyen de communication par excellence. Ceux-là se déclinent sous mille et un modèles, du standard au super avertisseur sonore polyphonique trafiqué qui hurle d’une voiture, au demeurant complètement délabrée.Selon certains locaux, il existerait une sorte de langage codé entre automobilistes suivant lequel, en fonction de la manière de klaxonner, on peut saluer amicalement ou invectiver. Je ne parviens pas à me souvenir des différentes séquences sonores, juste de l’agressivité présente autour de moi.

L’air dans la voiture se fait toujours plus étouffant. Une forte odeur d’essence se dégage. Je voudrais baisser ma vitre mais il n’y a pas de manivelle. Encore heureux que la poignée de portière fonctionne. Comprenant ce que j’essaie d’effectuer et étant de toute façon à l’arrêt, le chauffeur se précipite vers son coffre, étrennant des tenailles destinées à abaisser la vitre. L’air venu du dehors, qui s’engouffre maintenant dans l’habitacle n’est guère plus frais mais il a l'avantage de circuler.

Bédouin et taxis

Par-dessus les toits des autres véhicules, j’observe les façades des maisons encrassées, les habits blancs et colorés voltigeant sur les cordes à linge, juste devant les fenêtres. Il me revient en mémoire l’un de mes premire souvenirs de la circulation au Caire : un bédouin à cheval s’était arrêté subitement à un croisement face à mon taxi. Lui et mon chauffeur échangèrent quelques mots gentils, et lorsque le policier chargé de la circulation nous fit enfin signe d’avancer, le bédouin appuya de ses talons sur les flancs de la bête et le chauffeur de taxi fit de même sur la pédale d’accélérateur.

Un bref instant, le cavalier galopa au beau milieu d’une grande artère aux côtés de notre taxi, avant de disparaître le sourire aux lèvres et la main levée en direction du rétroviseur.

Peu à peu, le bouchon se dissipe, une rangée d’autos passe au feu vert. Ce matin et dans les semaines à venir, il en sera toujours ainsi : rouler au pas, klaxonner, accélérer, klaxonner, freiner et de nouveau klaxonner. Bientôt, je pourrai expliquer en arabe au chauffeur que je dois tourner à gauche au bout de la rue, sous le pont pour accéder à l’école. Il me répondra dans un anglais parfait.

Il y a au Caire souvent plusieurs raisons pour lesquelles on devient chauffeur de taxi. On conduit toutes sortes de personnes à travers les rues embouteillées de la ville. Cela me fait penser aux ‘Taxi – Hawadit al-mashawir’ [discussions en taxi], un livre de Khaled al-Khamissi qui découvre les différents points de vue et histoires personnelles insolites des chauffeurs de taxi du Caire.

Du douzième étage de notre appartement, on ne peut pas voir la multitude de taxis, ceux-ci sont seulement perceptibles à l’oreille. Ils font partie du « tapis sonore » qui s’étend 24 h sur 24 h au-dessus de la ville. Lui échapper n’est pas chose aisée. Le calme n’existe pas au Caire, tout au mieux peut-on profiter d’une absence occasionnelle et éphémère de bruits.