Égypte : « La révolution ne fait que commencer ! »

Article publié le 7 mars 2012
Article publié le 7 mars 2012
L’activiste égyptienne, Negla Muhammed, nous explique les raisons qui ont conduit à la révolution. Et compte bien prochainement que la devise de la nation française, « Liberté, Égalité, Fraternité » s’applique à son pays.

Depuis le mois de janvier 2011, une des rues qui mènent à la place Tahrir n’est plus praticable. La cause ? Un mur en béton barre le passage. Les écoliers s’y retrouvent à l’heure du déjeuner pour jouer au football. Ce détail mis à part, l’impasse est tranquille : personne ne vient troubler les visiteurs qui admirent ce mur tagué ; les mots d’ordre des révolutionnaires sont peints en travers du mur. J’ai demandé à l’activiste Negla Muhammed de m’expliquer le pourquoi de son combat. Et voilà une femme gracieuse qui me répond tout naturellement en utilisant la devise de la nation française : « Pour la Liberté, l’Égalité, la Fraternité ». Elle s’interrompt un bref instant, puis ajoute enfin : « Et pour le Pain ». La révolution égyptienne ne s’explique ni par l’envie de participer à la vie politique du pays, ni par l’engouement du média étendu qu’est Internet : l’élément déclencheur le plus important est uniquement la pauvreté de la population. Du moins, c’est l’avis que partage Negla. À ses yeux il est primordial de relater les faits réels qui ont abouti à ce revirement de situation.

cafebabel.com : À quel moment précis la révolution a-t-elle commencé pour toi ?

Negla Muhammed : Le mécontentement de la population s’est fait sentir à l’aube du deuxième millénaire. Le premier mouvement d’opposition a été formé en 2004 : on l’a surnommé « Kaffajah », ce qui signifie « ras le bol » à peu de chose près. À l’époque, les premières manifestations paraissaient insignifiantes : un beau matin, 25 personnes ont défilé. Les gens nous ont ri au nez, ce qui n’était pas étonnant puisque les policiers qui nous encadraient étaient en surnombre.

cafebabel.com : Quelle était la cible de vos manifestations ?

Negla Muhammed : Il faut rappeler que la guerre en Irak a causé beaucoup de tort à la société égyptienne. Du jour au lendemain, tout est devenu plus cher, surtout les aliments de première nécessité : nous avons été obligés de payer le kilo de lentilles 9 livres égyptiennes (un peu plus d’1 euro,ndt), alors qu’il ne nous coûtait que 2 livres avant la guerre (environ 0,25 euros, ndt). Chaque jour, la population égyptienne s’appauvrissait à vue d’œil, à tel point que certaines femmes ont dû chercher un emploi : de nombreuses Égyptiennes ont été poussées à l’émigration, elles ont dû travailler comme femmes de ménage à l’étranger.

cafebabel.com : Quelle a été la suite des événements ?

Negla Muhammed : Les prix n’ont cessé d’augmenter. C’est en avril 2008 que nous avons organisé la plus grande manifestation inédite par le biais d’Internet. Ce n’était pas une manifestation géante bien sûr. Par contre, les ouvriers d’une usine textile basée dans la ville industrielle de Mahalla El-Kubra se sont mis en grève : les forces de police sont intervenues et une centaine d’ouvriers ont été arrêtés. Parallèlement, la situation politique devenait encore plus absurde : Moubarak avait modifié la Constitution et il était certain que son fils Gamal allait bientôt lui succéder. Les personnes qui ont critiqué Moubarak ont été réduites au silence : le blogueur Khaled Saïd a été battu à mort par les policiers, il avait tout juste 18 ans. En 2009, le mouvement « Nous sommes tous des Khaled Saïd » est apparu sur Facebook : un an plus tard, ce groupe comptait 700.000 membres, une preuve de solidarité. En 2010, lorsque Moubarak a décidé d’un claquement de doigts de reporter les élections présidentielles de deux ans, ce geste a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

"Personne ne vient troubler les visiteurs qui admirent ce mur tagué ; les mots d’ordre des révolutionnaires sont peints en travers du mur."

cafebabel.com : Mais comment en êtes-vous arrivés à protester en janvier 2011 ?

Negla Muhammed : Les Tunisiens ont osé protester, ils ont été les précurseurs des soulèvements, et ils nous ont donné tant d’espoir. Le 25 janvier, plus connu sous le nom de « jour de la police », nous avons décidé d’opposer la même résistance au régime. Grâce à Internet, nous avons appelé le peuple à nous suivre. 6000 manifestants nous ont suivi de leur plein gré jusqu’au Caire : il s’agissait de jeunes activistes la plupart du temps.

cafebabel.com : Le 28 janvier, vous étiez déjà des millions. Que s’est-il passé pendant les 3 jours qui ont précédé cette date ?

Negla Muhammed : Les membres du gouvernement étaient seuls responsables. À la suite des premières manifestations, ils ont bloqué les réseaux de communication, que ce soit le téléphone, Internet ou la télévision. Les relations publiques étaient au point mort. Alors les gens se sont rendus sur les grandes places pour tenter de savoir ce qui se passait. Et d’un seul coup, des foules gigantesques se sont rassemblées.

cafebabel.com : Liberté, Égalité, Fraternité. Crois-tu que se soit vraiment possible en Égypte ?

Negla Muhammed : Oui, bien évidemment. Il n’y a qu’à regarder notre parcours.

Aux yeux des jeunes révolutionnaires, le mur qui se trouve dans une ruelle adjacente à la place Tahrir est le symbole d’une démocratie solide qui a remporté le combat contre l’injustice. C’est la raison qui explique que ce monument représente encore le printemps égyptien. Pendant ce temps là, de l’autre côté du mur, sur la place Tahrir, les protestations ne s’arrêtent pas. À présent, les Égyptiens doivent faire face aux militaires. « La révolution ne fait que commencer ! », me crie Negla en guise d’adieu.

Photos : ©Nirya Fatykhova