Edwin Bendyk : « Les Digital Natives prendront le pouvoir en 2030 »

Article publié le 19 avril 2012
Article publié le 19 avril 2012

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Qui sont les jeunes de la « Génération du Net » ? Qu’est-ce qui a poussé cette « Génération Y » à descendre dans la rue pour se battre pour leurs droits et de manière si inattendue ? Edwin Bendyk, journaliste pour le célèbre magazine hebdomadaire Poliyka, nous donnes ses explications. Installé à Varsovie, il analyse l’impact de la haute technologie sur notre civilisation.
Son livre The Network Protests (Bunt Sieci) a été publié le 4 avril.

cafebabel.com : Edwin, la notion de « Génération du Net » est-elle plus correcte que celle de « Génération Y » ?

Edwin Bendyk : C’est assez risqué d’utiliser une catégorisation aussi générale dans une époque où l’individualisme prime. La naissance d’une « génération » peut être surtout influencée par des défis communs auxquels les représentants d’une certaine tranche d’âge doivent faire face : le marché de l’emploi, les infrastructures, l’offre culturelle etc. Dans ce sens, le terme « Génération du Net » s’accorde plutôt bien avec les caractéristiques de la « Génération Y » : ce sont des consommateurs individualistes et flexibles, qui sont capables de prendre des mesures pour une cause ou un projet commun. Dès que le problème d’Actaanti-counterfeiting trade agreement») a surgit, les Polonais sont descendus dans la rue. La même histoire se répète quand une banque agit de manière odieuse. Un manque de confiance en les institutions caractérise également la jeunesse polonaise. Ils ne comptent pas sur l’État pour régler leurs problèmes, l’État ne les intéresse pas.

cafebabel.com : Les manifestations montrent-elles que ces « Digital Natives » ont refoulé leur capacité révolutionnaire pendant longtemps ? Ou bien sont-elles de simples protestations caractéristiques de la jeunesse ?

Edwin Bendyk : Mon exemple préféré, c’est quand Bono, le chanteur de U2, a commencé à chanter New Year’s Day pendant un concert à Chorzów, au sud de la Pologne en 2005. Le public a recréé un immense drapeau rouge et blanc. Personne ne se connaissait, mais ils étaient des dizaines de milliers à se mettre d’accord pour une performance commune qui fut lancée par un seul fan. Est-ce que cette sorte de « compétence sociale » a déjà été utilisée dans n’importe quelle autre action politique ? Cela fait longtemps que les « Digital Natives » ont commencé à organiser des actions à grande échelle avec l’aide des outils numériques. Ni le drapeau ni les manifestations anti-Acta ne sont des exemples de simples protestations caractéristiques de la jeunesse : ils ont des objectifs différents, mais des moyens similaires pour exprimer quelque chose d’important.

cafebabel.com : Pourquoi les manifestations anti-Acta ont-elles été plus importantes en Pologne ?

Edwin Bendyk : Notre réseau n’est pas très grand, mais les évènements actuels ajoutés aux facteurs technologiques ont créé un mélange explosif. Les manifestations anti-Acta correspondent à l’atmosphère contemporaine. Surtout que la veille de la manifestation polonaise, les États-Unis ont assisté à une des protestations les plus grandes et les plus médiatisée contre Sopa et Pipa. Internet est un espace public extrêmement important pour l’épanouissement personnel et la création de projets autonomes en Pologne (notamment pour ces jeunes qui ont été rejetés de la sphère publique). Dès qu’ils ont remarqué que leurs seuls droits étaient mis en danger, ils se sont sentis obligés de réagir.

cafebabel.com : Vous postez sur votre blog que « les manifestations anti-Acta questionnent la légitimité du modèle de développement actuel, apportant un éclairage sur les illusions à partir desquelles il s’est fondé.» Quelle a été la plus grande désillusion pour la « Génération du Net » ?

Edwin Bendyk : Depuis 2008, on observe que la jeunesse polonaise a de moins en moins d’espoirs et d’aspirations concernant leurs études futures. La volonté d’étudier n’est pas suffisante pour créer une société fondée sur la connaissance qui se sert pleinement d’une économie également basée sur le savoir. Il ne suffit pas d’avoir deux millions d’étudiants comme nous l’avons actuellement en Pologne. Il faudrait aussi avoir de bonnes infrastructures : des bibliothèques, plus de personnel académique, un accès à la culture et au système éducatif basé sur la qualité de l’enseignement. Il ne suffit pas de construire un stade pour que nos villes ressemblent à des métropoles européennes. Nous vivons dans l’imitation de la modernité, et c’est ce qui a été questionné par les manifestants.

cafebabel.com : Si les inégalités ont mené à ces manifestations, est-ce que l’Internet libre et gratuit serait garant de la paix ?

Edwin Bendyk : L’Internet libre et gratuit est une utopie. L’analyse critique des médias prouve à quel point ils sont reliés avec le pouvoir et le capital. Internet peut très bien être l’ « opium du peuple », mais il peut aussi constituer un outil pour gérer notre autonomie individuelle. Par conséquent, cela ouvre un panel entier de possibilités de contrôle et de surveillance des actions d’un individu. Il n’y aura jamais de liberté absolue.

cafebabel.com : Dans votre dernier livre, The Network Protests, vous dites que s’il n’y avait pas Wikipédia, les étudiants polonais renieraient complètement tout enseignement scolaire légal. Pensez-vous qu’un jour, le système éducatif européen utilisera le système de libre accès au savoir ?

Edwin Bendyk : Le libre accès au savoir est une réalité qui ne cesse de se développer. Le but principal du monde académique est de protester contre le modèle scolaire traditionnel.

cafebabel.com: Est-ce que la révolution actuelle est une autre « chute du mur » ?

Edwin Bendyk : Nous sommes les témoins du symptôme d’un processus compliqué, long et durable, qui est similaire à ce qui s’est passé après l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1440. Ce processus va durer. Il nous a déjà ébranlé, alors nous pouvons être sûr qu’il nous déstabilisera encore plus dans les années à venir.

cafebabel.com: Dans votre livre, vous dites que les «Digital Natives »prendront le pouvoir en 2030. Devrions-nous sourire ou pleurer ?

Edwin Bendyk : 2030 sera plus ou moins la période où ils auront un rôle important dans la structure sociale. Cependant, ce ne sera pas la seule raison qui fera que le monde sera différent. On ne peut pas l’affirmer maintenant, mais cela pourrait être un monde meilleur.

Photos: Une: livre Networks Protests © courtoisie du blog de Edwin Bendyk ; Texte: © courtoisie du blog de Edwin Bendyk; Vidéos: concert de U2 : U2TheJoshuaSite/YouTube ; podcast: TEDxTalks.