Éducation à Budapest : tu m'instruis, je te fuis

Article publié le 3 octobre 2014
Article publié le 3 octobre 2014

Il y a deux ans, les réformes de l’enseignement supérieur en Hongrie ont fait l'objet d'une indignation grandissante et ont  conduit de nombreux jeunes citoyens à chercher leur bonheur à l’étranger. Reportage, à Budapest.

Afin d'endiguer la vague d’émigration d’étudiants qui mettent les voiles pour l'Autriche et l'Allemagne, le gouvernement hongrois a annoncé un arsenal de réformes dans l’enseignement supérieur. Désromais, les étudiants qui reçoivent une bourse doivent signer une déclaration afin de s’engager à travailler en Hongrie après leur diplôme. Ce, pour un nombre d’années équivalent à leurs années d’étude.

D'années en années, 16 disciplines ont été frappées d'inégibilité aux bourses en raison de l'accent porté par le gouvernement sur « les matières d'avenir ». Les étudiants en droit, en économie, en sociologie ne peuvent plus en bénéficier puisqu'il s'agit désormais de privilégier les sciences et la technologie. Suite à une réforme menée en 2012, les financements alloués aux universités ont également diminué de 40%. Comment les étudiants de Budapest ont-ils accueilli ces changements ?

Les changements ont provoqué de vives protestations au sein des étudiants du secondaire et des professeurs. De nombreuses manifestations ont été organisées, la plupart par l’organisation paritaire Hallgatói Hálózat (HaHa). Le groupe a présenté six revendications : la réforme globale de l’enseignement public supérieur, le retour au nombre initial de discplines éligibles aux bourses (diminué de ¾), l’arrêt des coupes dans budget de l'Éducation, l’annulation des « contrats étudiants », l’autonomie  des universités et l’accès aux études pour les étudiants défavorisés. Le gouvernement a refusé toute discussion. L’organisation a même été accusée de collaboration avec les opposants du Fidesz et du parti populaire démocrate-chrétien, la coalition politique actuelle en Hongrie.

Egyetem Square, où les étudiants et les professeurs de l’École secondaire Apáczai Csere János  ont organisé une manifestation silencieuse il y a deux ans. Après un discours sur les changements introduits par la réforme, les étudiants ont protesté en silence, sur les bancs, pendant plusieurs minutes.

La réforme a également introduit des changements au lycée. La nouvelle législation rend l’école obligatoire jusqu’à 16 ans, au lieu de 18 auparavant. En raison d'un manque de financement, des écoles situées dans les petites villes du pays ont commencé à fermer.

Les étudiants doivent surmonter des choix difficiles : payer pour aller à l’université, signer un engagement pour obtenir une bourse, ou partir à l’étranger.

Márton est en première. Avant les réformes, il avait envie d’étudier les médias et la communication : maintenant ces options sont sur la liste des 16 disciplines qui ne sont plus éligibles aux bourses du gouvernement. Aussi, il prévoit un plan B, mais ne veut pas étudier quelque chose qui ne l’intéresse pas.

L’État propose des prêts étudiants, mais tout le monde ne veut pas assumer une responsabilité financière au début d’une carrière universitaire. Les étudiants payent en moyenne 4000 euros pour les diplômes du premier cycle. Le taux de chômage chez les jeunes hongrois de moins de 25 ans a atteint les 20%, alors que le salaire moyen mensuel est de 492 euros. Pour gagner 4000 euros, huit mois sont nécessaires pour payer son année. Sans considérer d’autres dépenses.

Peter a pu obtenir une des rares bourses disponibles pour étudier la politique. Il appartient à la première génération qui a dû signer un engagement. D’après ce contrat, il doit travailler six ans en Hongrie après son diplôme. Il ne pense pas que ce soit un problème s’il casse le contrat. S’il ne respecte pas l’engagement, il pourrait avoir à payer ses études. Pourtant, ça lui est égal. Le manque à gagner, qui correspondrait à deux mois de salaire en Europe de l’ouest, pourrait être combler rapidement selon lui.

Anna, étudiante à l’université de Corvinus, pense que l'engagement actuel est une solution raisonnable. Elle l'explique parce que les jeunes éduqués quittaient systématiquement le pays après leur diplôme obtenu dans les meilleures universités.

D’après les statistiques officielles, 25% d’étudiants en moins ont bénéficié d’une bourse en 2012 par rapport à 2011.

Németh étudie les langues. Elle pense que si l’on demande aux étudiants de rester au pays, l’État doit en contrepartie donner du travail. Si elle devait aller à l’université, elle irait probablement à Vienne, où les études supérieures sont gratuites.

Eszter (à droite) vient de finir le lycée. Elle veut partir en Angleterre pour étudier le cinéma. Elle préfèrerait rester à Budapest, mais elle affirme que la Hongrie ne veut pas investir dans l’industrie du cinéma, et qu’il serait difficile d’y trouver du travail.

Le professeur Kovács du département d’Études cinématographiques affirme ne pas être au courant des déclarations signées par les étudiants ou des réductions de budget de l’enseignement supérieur. Lorsqu’on l’interroge sur les recherches d’emploi après l’obtention du diplôme, il affirme que ses étudiants n’ont aucun problème.

D’après le Dr Ferenc Hammer, professeur de sociologie, les changements réalisés par le gouvernement vont augmenter l’écart entre les familles riches et pauvres. Les étudiants plus riches qui ne souhaitent pas signer d'engagement avec l'État ont l’opportunité de partir à l’étranger, alors que les pauvres qui ne peuvent se le permettre, prendront la bourse et s’engageront à rester au pays. La solution résiderait dans l'introduction d'une petite taxe pour chaque élève.

La déclaration, présentée par le ministre des Ressources humaines Zoltán Baloga, constitue une violation de la loi européenne sur la liberté de choisir sa profession. 

Fidesz et le Parti des Chrétiens démocrates ont gagné 12 sièges aux élections européennes. Leurs slogans étaient «  Plus de respect pour les Hongrois » et  « Des améliorations en Hongrie ».

Pendant ce temps, les étudiants hongrois ont commencé à utiliser le mot röghözbötés pour décrire leur situation qui signifie « attaché quelqu'un à un poteau ».

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