Édimbourg : l'enfance de l'art

Article publié le 19 juin 2014
Article publié le 19 juin 2014

La ca­pi­tale écos­saise, mon­dia­le­ment connue pour son fes­ti­val de théâtre, le Fringe, est la ville de la créa­ti­vité par ex­cel­lence. L'art y a sa place jusque dans les hô­pi­taux pour aider les en­fants à dé­pas­ser leur ma­la­die, et trans­forme la vie de jeunes qui n'ont pas en­core trouvé leur voie.

Édim­bourg fait beau­coup par­ler d'elle avec son fa­meux fes­ti­val, qui chaque été au mois d'août ac­cueille une cen­taine de com­pa­gnies de théâtre ve­nues du monde en­tier.  Mais l'art s'ar­rête-il au Fringe ? Je suis parti à Édim­bourg pour voir jus­qu'où la créa­ti­vité ar­tis­tique ve­nait s'im­mis­cer dans la vie des Écos­sais, ce qu'il en res­tait les autres mois de l'an­née. Le Fringe est-il un échan­tillon de ce qui se passe dans la ca­pi­tale toute l'an­née ou, au contraire, un mo­ment éphé­mère. J'ai fi­na­le­ment dé­cou­vert ce à quoi je ne m'at­ten­dais pas : en Écosse, la créa­ti­vité est, pour beau­coup, bien plus qu'une culture. C'est un style de vie, voire pour cer­tains une rai­son de vivre.

« Mon en­fant n'est plus le même après la thé­ra­pie »

Je ren­contre Sheena Mc­Gre­gor, thé­ra­peute, dans le bâ­ti­ment Ca­le­do­nia de l'hô­pi­tal pour en­fants Yor­khill de Glas­gow, à deux heures d'Édim­bourg. Sheena se consacre à art-thé­ra­pie de­puis 15 ans, une dis­ci­pline née en Grande-Bre­tagne après la Se­conde Guerre mon­diale. Elle me ra­conte que l'art-thé­ra­pie a d'abord été uti­lisée dans des pri­sons et dans les hô­pi­taux pour des pa­tients at­teints de tu­ber­cu­lose ou de troubles psy­cho­lo­giques.

Sheena tra­vaille pour l'as­so­cia­tion Crea­tive The­ra­pies et passe quatre jours par se­maine avec des en­fants at­teints de troubles psy­cho­lo­giques, car­diaques, ali­men­taires et émo­tion­nels. « Les en­fants te di­ront qu'ils vont bien, mais en fait ce n'est pas le cas. Ils ne savent pas mettre des mots sur ce qu'ils res­sentent », me dit-elle.  Ce sont gé­né­ra­le­ment des en­fants qui ne peuvent pas mener la même vie que leurs ca­ma­rades, et qui de fait se sentent dif­fé­rents et d'une cer­taine ma­nière, faibles. Mais une fois qu'ils fran­chissent le seuil du bâ­timent Ca­li­do­nia, leur vi­sion change et c'est avec Sheena qu'ils trouvent leur force : la créa­ti­vité. « Ils ne peuvent pas faire de sport, ni la plu­part des ac­ti­vi­tés que pra­tiquent les autres en­fants. Mais ils peuvent se mon­trer ar­tistes, très créa­tifs et faire des choses fan­tas­tiques », com­mente Sheena, en me mon­trant les oeuvres que ses pa­tients ont réa­lisé il y a quelques an­nées. « C'est très per­son­nel. C'est sub­jec­tif, ce n'est pas fondé sur des ques­tions di­rectes, mais plu­tôt sur la ma­nière dont l'en­fant se sent, com­ment il res­pire ou com­ment il entre dans une pièce. L'art-thé­ra­pie se base prin­ci­pa­le­ment sur les re­la­tions hu­maines », af­firme-t-elle. 

Bien que la pra­tique de l'art-thé­ra­pie soit bien éta­blie au Royaume-Uni, l'ex­perte re­con­naît que de nom­breux pa­rents se montrent scep­tiques face à ce type de trai­te­ment. Un scep­ti­cisme qui évo­lue néan­moins avec le temps. « Les in­fir­mières m'ont dit que mon en­fant tra­ver­sait une pé­riode de 'peur exis­ten­tielle', mais il semble que cette thé­ra­pie l'aide à sor­tir et à s'amu­ser, à faire des tra­vaux ma­nuels avec les en­fants de son âge et à faire res­sor­tir ce qu'il a en lui », confie la mère d'un en­fant de 10 ans dont Sheena s'oc­cupe. « À la sor­tie de l'école, je le ré­cu­père tou­jours fa­ti­gué et de mau­vaise hu­meur. Mais quand on sort de l'hô­pi­tal, il n'est plus le même. Il est beau­coup plus ba­vard, il éteint la radio et dia­logue avec moi. » Ce sont d'ailleurs les mé­de­cins qui re­com­mandent l'art-thé­ra­pie aux pa­rents pen­dant le trai­te­ment de la ma­la­die de leurs en­fants, « ils voient clai­re­ment la dif­fé­rence, qu'ils ont plus confiance en eux, qu'ils sont moins dé­pri­més, qu'ils montrent plus de vi­ta­lité et res­semblent plus aux en­fants 'nor­maux', ajoute la thé­ra­peute. Le pro­blème de la mé­de­cine, c'est qu'elle traite les en­fants comme des ob­jets. Avec l'art-thé­ra­pie, les en­fants cessent de se voir 'avec un pro­blème car­diaque' et de­viennent des êtres hu­mains, des êtres créa­tifs. »

se frayer un che­min dans la so­ciété

Au-delà de la thé­ra­pie au sens strict du terme, la ville d'Édim­bourg pro­pose des pro­grammes qui mêlent l'art, la créa­ti­vité et la psy­cho­lo­gie pour une meilleure in­té­gra­tion dans la so­ciété. À The Print­works, un bâ­ti­ment à l'est de la mé­tro­pole, l'as­so­cia­tion Im­pact Arts per­met la ré­in­ser­tion so­ciale et pro­fes­sion­nelle des ado­les­cents de­puis 20 ans grâce au pro­jet Crea­tive Pa­th­ways. Il est midi et le siège de l'as­so­cia­tion est lu­mi­neux mais plu­tôt désor­donné. On re­marque des ébauches de créa­tions par ci par là : des es­quisses, des ma­quettes, des planches de bois, des bouts de tissu et des crayons de cou­leur. Ici, tous les quatre mois, 30 ado­les­cents de 16 à 19 ans viennent par­ti­ci­per à des for­ma­tions en lien avec les arts du spec­tacle : cours d'in­ter­pré­ta­tion et de mise en scène, d'ha­billage et de dé­co­ra­tion. 

Alors qu'elle dé­plie un grand porte-do­cu­ments, Sarah Wal­lace, char­gée d'orien­ta­tion pé­da­go­gique du centre, m'ex­plique com­ment l'as­so­cia­tion fonc­tionne : « nous avons créé Crea­tive Pa­th­ways pour faire vivre la culture et don­ner une op­por­tu­nité aux jeunes de trou­ver un em­ploi ».  Elle m'ex­plique que la seule condi­tion pour avoir accès au pro­gramme c'est l'âge, et « même si une grande ma­jo­rité vient de dif­fé­rents or­ga­nismes so­ciaux, beau­coup n'ont pas été ac­cep­tés au lycée ou n'ont pas fini leurs études. » C'est pour cela que Crea­tive Pa­th­ways sou­haite en­sei­gner bien plus que les bases de la pro­duc­tion théâ­trale. Elle ap­porte sur­tout aux jeunes les ou­tils so­ciaux qui leur per­met­tront de re­trou­ver une mo­ti­va­tion, la vo­lonté d'être les meilleurs dans leur do­maine et les ai­de­ront à trou­ver un em­ploi, ou dans cer­tains cas, à re­faire leur vie. « Nous es­sayons de chan­ger leur vie grâce à l'art, pour qu'ils gran­dissent en ayant confiance en eux, pour qu'ils s'af­firment », ap­pro­fon­dit Si­maia Car­rasco, di­rec­trice du cours de mise en scène et d'ex­pres­sion cor­po­relle.

Matti est un de ses élèves. Il a l'air ti­mide, et à pre­mière vue, il semble en re­trait du groupe. Mais dès qu'on lui donne un peu de place, il se sent plus à l'aise et de­vient très ba­vard. « Nous avons pour la plu­part un autre type d'in­tel­li­gence. Nous avons une autre vi­sion du monde, donc les choses se sont mal pas­sées pour nous en mi­lieu sco­laire conven­tion­nel. Nous sommes des gens plus créa­tifs, nous avons d'autres res­sources », me ré­sume-t-il de ma­nière très claire. Il m'as­sure en­suite que la for­ma­tion « l'aide à ac­com­plir des choses qu'il au­rait consi­dérées comme im­pos­sibles il y a quelques temps, comme par exemple par­ler en pu­blic. »

Quelques-uns de ces en­fants, qui avant de par­ti­ci­per à la for­ma­tion, fai­saient par­tie des Neets (acro­nyme pour sans em­ploi, sans études et sans stage [ndt]), pour­suivent leur car­rière au sein de l'as­so­cia­tion. C'est ce qui est ar­rivé à Ri­hanna, qui, après avoir suivi le cours de mon­tage de dé­cors, est au­jour­d'hui l'as­sis­tante du pro­fes­seur. Ri­hanna a quitté le lycée à 15 ans. Elle cher­chait du tra­vail de­puis 3 ans. « Ce tra­vail m'a vrai­ment aidé à amé­lio­rer mes com­pé­tences so­ciales. Si tu m'avais posé ces ques­tions il y a un an, j'au­rais eu honte, mais au­jour­d'hui, j'ai beau­coup plus confiance en moi. Je me sens ca­pable d'en­cou­ra­ger tous ces gens à pour­suivre leur ap­pren­tis­sage et à pro­gres­ser dans leur tra­vail », me dé­clare-t-elle, alors qu'elle conti­nue à scier sa planche. Les huit marches com­man­dées par une com­pa­gnie de théâtre lo­cale de­vront être ter­mi­nées en deux jours. Le temps presse, et il y a en­core beau­coup à faire. Heu­reu­se­ment, pour ces jeunes, l'en­vie et la mo­ti­va­tion ne manquent pas. 

cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale dé­diée à Édim­bourg et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet eu in mo­tion lancé par ca­fé­ba­bel avec le sou­tien du par­le­ment eu­ro­péen et la fon­da­tion hip­po­crène. bien­tôt, tous les ar­ticles se­ront dis­po­nibles en cou­ver­ture du ma­ga­zine.