Dublin : les moissons du ciel

Article publié le 21 octobre 2013
Article publié le 21 octobre 2013
On sait bien qu'il faut souvent s'élever pour entretenir une idée neuve. C'est la raison pour laquelle à Dublin, l'utopie se cultive au milieu des tomates, sur un toit du centre-ville. Reportage dans l'agriculture du futur où même les poissons peuvent tweeter. 

Une ferme en pleine ville ? « Vous plaisantez ? », glousse avec un accent irlandais sévère un vendeur , situé non loin de l’ « Urban Farm ». La ferme de la ville est bien cachée mais si vous voulez en avoir un aperçu, suffit de prendre les escaliers. Sur le toit, ça grouille d’activités. Quelques poules grattent de jeunes plans de tomate dans la paille, dans des bacs bleus des laitues poussent, et des bouquets d’herbes aromatiques poussent devant l'horizon de Dublin.

Derrière l'« Urban Farm », se cache un projet qu’on pourrait qualifier de fou. Ou d’utopique. En tous les cas, une chose est sûre : c'est prometteur. Tout a commencé dans une Irlande en crise au sein de laquelle se rencontre deux jeunes dublinois restés au pays. L'idée d'Andrew Douglas et de son partenaire Paddy O'Kearney est alors de créer des emplois pour eux-mêmes et pour les autres, en suivant une certaine idée du développement local. « L'idée de l’ "l’Urban Farm" m’est venue parce que j’avais tout simplement envie d’un jardin en ville ! », s'exclame Andrew. « J'étais à la recherche d’un espace en ville - près du centre, où je pouvais jardiner mais également expérimenter différentes façons de produire de la nourriture bio et de manière innovante. » C’est en 2012, après une recherche longue et difficile, qu’Andrew trouvera le spot adéquat. Soit le toit d’une ancienne usine à confitures.

une nouvelle idée pour la ville

Teresa Dillon n'a même pas visité la ferme urbaine, qu’elle a déjà un avis sur le projet : « c'est un projet super cool ». Son projet, Urban Knights (« Les chevaliers urbains », ndt) a été présenté l’année dernière à l’occasion de l'exposition Hack the City qu’elle a elle-même organisée à la Science Gallery de Dublin . Avec Urban Knights, Teresa entendait mettre en place un réseau de personnes désireuses d’exploiter les espaces dits « négatifs » de la ville. Et ce, pour le bien de la communauté. C’est d’ailleurs à l'une de ces réunions qu’Andrew Douglas présentera son idée de culture maraichère.

Là, c’est sur un toit de Dublin, dans son jeans déchiré, ses baskets colorées, son incontournable t-shirt et avec ses ongles sales, qu’il détaille l’idée de monter une boutique pour vendre quelques unes des 320 variétés différentes de tomates, qui ont depuis longtemps disparu des rayons des supermarchés d'Europe. En vrai, Andrew Douglas est beaucoup plus proche de l’image du  jardinier excentrique que du chevalier.

La « Ferme sur le toit » donc, produit principalement des tomates, de la laitue et des herbes aromatiques. Grâce aux 8 poules qui pondent dans un coin de la toiture, au milieu des pelures de légumes, on peut espérer avoir quelques œufs. Un peu plus loin, on trouve également un endroit « Champignons et poisson », un système de compostage sur un toit qui utilise - entre autres – les restes du café que contiennent les marcs des troquets du centre-ville, pour produire du bon terreau.

« L’Urban Farm est un nouveau concept. A Dublin, comme dans toute l’Irlande », affirme fièrement Andrew. Si vous vous sentez l’âme d’un Croisé qui tranche à  l’épée laser - style Robin des bois moderne – ce n’est pas que l'idée de rendre la production alimentaire en permaculture qui paraît inédite. Le concept même d’« entreprise sociale » - selon laquelle il est possible de devenir membre de la communauté « Urban farm » - jumelé avec la recherche de financements sur ​​Internet sont aussi très innovants. Andrew partage son temps entre un « vrai travail pour gagner de l'argent » et la ferme urbaine. « J’alterne entre 20 semaines où j’essaie de gagner de ma vie et 5 semaines consacrées à la ferme. Je préférerais être ici tout le temps! »

Respirer l’air de la campagne au milieu de Dublin ? Impossible de trouver mieux que sur ce toit de 400 m². Derrière les deux à trois mille plantes qui poussent ici, se cache beaucoup de travail, prévient Keira, occupée à attraper un poulet qui s’échappe. Il y a quelques mois, cette jeune femme de 24 ans a laissé tomber un job bien payé pour aider à la ferme et rejoindre l’équipe en tant qu’ informaticienne. « Les gens sont très curieux de savoir ce qui se passe ici. Ils viennent de partout pour participer et devenir bénévole », explique Andrew. Comme beaucoup de gens veulent savoir comment transformer un vieux baril de pluie en plans de salades horizontal, l’Urban Farm organise des ateliers pour comprendre l’alimentation durable ou l’initiation à la menuiserie. C’est sur Internet qu’Andrew trouve chaque fois l’inspiration pour recycler tout ce qu’il peut.. « La ferme du copier/coller serait un nom bien plus approprié », dit-il le sourire aux lèvres.

Jardin 2.0: tchater avec les plantes, liker les salades, et follower les tomates

C’est un fait, sans Internet la ferme urbaine ne serait pas la même. La culture des légumes et la technologie moderne ont beaucoup plus de choses en commun que ce que l’on peut croire. Andrew est par exemple très fier de sa culture aquaponique située dans le grenier. L’aquaponie est un mode de culture qui ne pourrait se passer d’une espèce : le poisson Tilipia. Ce poisson d’eau douce destiné à l’élevage (et largement consommé dans le monde, ndlr) enrichit l’eau et donne de fait un excellent engrais biologique pour les tomates cerises, les salades et les herbes qui poussent sur ​​le toit de la ferme.

Ce n'est pas tout : tous les réservoirs d'eau qui abritent les poissons Tilipia sont connectés. Grâce à une microwebcam et un logiciel d'open-source - qui permet d’envoyer des tweets sur les poissons dans les salles de classe du monde entier - Andrew dévoile un secret derrière la notion d'« aquarium spectaculaire ». « La ferme urbaine est donc connectée avec 3 écoles aux Etats-Unis. Les étudiants peuvent connaitre le niveau d'eau et la teneur en oxygène du réservoir ou encore vérifier les valeurs en PH du poisson ».

En bref, là où Andrew Douglas a le plus de soucis à se faire, c’est au niveau de la météo. « Nous essayons de prendre le meilleur du temps irlandais. Ce n’est pas simple, ici il pleut beaucoup trop. Cependant l’été, extraordinairement chaud à Dublin cette année, nous permet de pousser un peu plus nos désirs utopiques. Tout récemment, un restaurant a montré son intérêt pour les pommes de terre que nous cultivons sur le toit. » Andrew continuera de jardiner et de bricoler jusqu’à ce que l’on puisse profiter, dans tous les fish & chips de la ville, des produits de la ferme urbaine. 

Cet article fait partie de la série de reportages “EUtopia on the ground”, projet de cafébabel soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.