Du rôle de la pizza...

Article publié le 10 juin 2003
Publié par la communauté
Article publié le 10 juin 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

…dans le dialogue entre Occident et Orient. Lorsqu’une pizza nous fait réaliser que la démocratie est universelle mais qu’elle ne s’exporte pas. Et qu’une olive nous ouvre l’esprit.

La meilleure pizza que j’ai mangée dans un bistrot du Trastevere à Rome était faite de tomates et de mozzarella napolitaines, de farine ukrainienne, de câpres tunisiens et d’olives syriennes ; j’ai aussi découvert au musée byzantin des Abruzzes de splendides lampes à huile, fabriquées en Egypte, peut-être par les ancêtres de ce fier pizzaïolo qui m’a fait me lécher les babines.

Choc oui. De civilisation non

Les cultures ne s’affrontent que dans les revues engagées ! Elles vivent d’échanges et je dirais même qu’elles ne survivent pas sans échanges et sans flux bidirectionnels. Les rapports séculaires qu’entretiennent l’Europe et l’Occident avec le monde islamique ne sont pas fait seulement de câpres et d’olives : des chiffres à la boussole, des centaines de mots de vocabulaire aux contaminations architecturales, jamais frontière ne fut aussi ténue. Les cultures en effet marchent avec les jambes des hommes qui voyagent, étudient, s’aiment, se tuent, elles ne peuvent se résoudre à rester enfermées dans des récipients étanches. C’est pourquoi, l’idée qu’après la Guerre froide les relations internationales (et par ricochet les relations euro-méditerranéennes) doivent être dominées par un affrontement entre civilisations, est essentiellement une façon erronée de répondre à la question posée, de la façon la plus dramatique qui soit, par l’attaque du 11 septembre. Le choc existe bel et bien, mais il n’est pas culturel. Il est politique.

Au même moment, les jeunes du Caire prêts à devenir des martyrs

La thèse du choc culturel entre l’Occident et l’Islam est tout d’abord réfutée par l’évidence d’un processus de globalisation qui amplifie les contaminations réciproques entre les cultures et rend la notion même de « civilisation » privée de sens. Accepter cette thèse serait aussi accepter une donnée culturelle comme un ordre des choses immuable, comme l’esprit des peuples de Montesquieu ou comme la supériorité de la race aryenne dont parlait un autre : un affrontement existant, imminent, nécessaire, inéluctable et par conséquent sans vainqueur. Ce serait non pas la fin de l’Histoire mais la fin de la Politique.

Le choc au contraire est politique et concerne la démocratie pour nous et pour les autres, pour ceux qui en jouissent et pour ceux qui en sont exclus. La mère de toutes les différences politiques essentielles entre les deux rives de la Méditerranée c’est la démocratie, fierté de l’Europe et cauchemar des nouveaux satrapes du pétrole. Et à bien y regarder, le terrorisme est l’un des fils de la non-démocratie ou de l’a-démocratie. S’il est interdit, comme c’est le cas dans tous les pays islamiques (même dans les plus modérés), de constituer une association, de se réunir pacifiquement, de lire une presse indépendante du pouvoir en place, et que l’unique lieu de rassemblement social et public est la mosquée, alors il n’est pas difficile de comprendre pourquoi au Caire (pas dans un camp de réfugiés palestiniens !), en une seule journée 400 étudiants universitaires se sont déclarés prêts à devenir des martyrs, au nom de je ne sais quel verset du Coran.

Si l’UE voulait adhérer… à l’UE

Pendant la guerre froide, l’Occident s’est permis de fermer les yeux (dans son rôle anti-communiste) à l’égard de plusieurs régimes pas véritablement démocratiques. Le 11 septembre et ses conséquences peuvent et doivent nous ouvrir les yeux et nous montrer que l’ennemi de notre ennemi n’est pas nécessairement un ami. Aujourd’hui le mot démocratie ne peut plus revêtir le sens idéologique auquel le réduisait parfois l’équilibre de Yalta. Aujourd’hui le mot démocratie peut devenir une opportunité concrète sur laquelle les relations de l’Occident avec lui-même et avec l’Islam doivent se reconstruire.

L’Europe doit déployer ses efforts jusqu’à ce que soient levés tous les obstacles qui empêchent des millions de femmes et d’hommes d’exercer des droits et des devoirs qui ne sont ni un simple produit de la culture occidentale, ni la proclamation d’un quelconque prophète, mais le résultat d’un élan tragique à la recherche d’une perfection dont on admet l’inexistence. Il s’agit de mettre les femmes et les hommes du monde islamique dans les conditions de pouvoir choisir la démocratie.

Mais tout cela sera impossible et vain tant que l’Europe ne remettra pas la démocratie au centre de ses propres préoccupations, sous son propre toit. L’Europe ne peut prêcher la démocratie tant qu’existera ce paradoxe qui fait que si l’Union européenne devait demander à entrer… dans l’Union européenne, son entrée serait refusée pour manque de respect des standards démocratiques. Il s’agit aussi de donner aux Européens cette démocratie promise depuis 60 ans.

Ainsi il n’y a pas que la pizza, mais aussi la politique qui puisse unir à partir de maintenant les deux rives de la Méditerranée au nom d’une démocratie qui n’est ni un produit d’exportation, ni la déclaration de principe de ceux qui donnent de bons conseils, mais offrent de mauvais exemples. Une démocratie qui nous permette de dialoguer avec nous-mêmes et avec l’Islam, une démocratie qui cesse d’être idéologique. Un mot, l’Occident, qui serait écrit avec un « o » minuscule. Comme le dit Adriano Sofri. Comme lorsqu’on écrit le mot « olive ».