Du football comme tactique politique

Article publié le 22 juin 2004
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Article publié le 22 juin 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Du pouvoir politique du football dans l’exacerbation des sentiments nationalistes.

La fête du football qui se déroule en ce moment coïncide avec une période d’activité politique intense dans l’UE. Mais quelle est la relation entre football international et politique ? Le patriotisme et l’agitation concomitante de drapeaux attiseront-ils un nationalisme plus sinistre et un sentiment anti-européen ?

Le championnat européen remonte à la Coupe des nations de 1960 créée par Henri Delauney. Le début du tournoi s’annonçait mal : seuls quatre pays devaient se disputer le premier trophée et plusieurs grandes nations du football, comme l’Allemagne de l’Ouest, déclinèrent l’invitation. Le tournoi de 1960 fut aussi contrarié par la politique lorsque le dictateur espagnol, le général Franco, retira l’équipe de son pays avant la demi-finale qui devait l’opposer à l’URSS. Cependant, ce n’était pas le premier exemple d’interférence de la politique avec le football. En effet, l’histoire de ce beau sport est jalonnée d’épisodes de ce genre car ce jeu international, avec le pouvoir de séduction qu’il exerce sur le peuple et son symbolisme manifeste, véhicule fortement une idéologie politique.

Football fasciste

C’est par les dictateurs fascistes des années 30 que le football a été largement et le plus expressément utilisé comme outil de propagande. Ils voyaient le sport, et notamment le football, comme un moyen d’intensifier le sentiment de supériorité nationale. Mussolini utilisait le football, et en particulier le fait que l’Italie était le pays organisateur de la Coupe du monde 1934 à d’importantes fins politiques. Les allégations selon lesquelles il aurait donné des pots-de-vin à l’arbitre de la finale Italie-Tchécoslovaquie continuent de peser sur le patrimoine du tournoi. La victoire à la Coupe du monde a avivé la ferveur nationale et par là-même renforcé le pouvoir du régime. De même, Hitler considérait le football comme un élément extrêmement important dans la perception de son régime et l’a utilisé à son avantage en envoyant son équipe nationale jouer à Londres contre l’Angleterre en 1938. Le fair-play des joueurs leur permit de se faire beaucoup d’amis au Royaume-Uni et contribua indirectement à prolonger la politique franco-britannique d’apaisement. Ces deux exemples bien que célèbres ne sont pas isolés car l’association de la politique avec le football est une tradition bien enracinée et a été exploitée par maintes figures, de Perón à Khadafi.

De nos jours, même le courant dominant essaie de faire du football un allié chaque fois que l’occasion se présente. L’allusion de M. Blair au pied droit de David Beckham et la proclamation d’un jour férié par M. Chirac en l’honneur de la victoire de la France sont des exemples plus subtils peut-être que ceux mentionnés plus haut ; ils constituent toutefois un ingrédient essentiel dans la recette du succès politique. On reproche souvent aux leaders actuels d’être décalé par rapport à l’état d’esprit des gens, mais le sport, le football surtout, leur permet de montrer qu’ils ont des affinités avec l’homme lambda.

La montée des Eurosceptiques

Le courant dominant peut tirer parti de telles associations avec le sport, qui sont, cependant, en majeure partie anodines. Mais, le débat politique sur l’avenir de l’Europe dans les mois avant et pendant l’Euro 2004 a conduit certains partis anti-européens à puiser dans la ferveur patriotique qui entoure le tournoi pour servir une forme plus inquiétante de rhétorique du nationalisme : ils tentent d’exploiter la fierté que les populations ressentent pour leur équipe de football pour en faire un symbole de « la nation d’abord » dans les questions européennes. Au Royaume-Uni, une nation déjà eurosceptique par nature, cela s’est manifesté par la montée relativement fulgurante du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et dans une moindre mesure celle du British National Party (BNP), dont les deux programmes politiques sont nationalistes. Pendant que certains attribuent le virage politique à droite que connaît l’Europe à des thèmes plus larges comme l’immigration ou la peur du terrorisme post 11 septembre, on peut, à raison, dire que la fierté ressentie pour un certain pays sur le terrain de football pourrait bien être exploitée par des groupes politiques et la presse anti-européenne pour amplifier le nationalisme et le sentiment d’ambivalence vis-à-vis des autres nations européennes. Les gouvernements, toujours plus soucieux de l’opinion publique, pourraient alors éprouver de la réticence à l’égard d’une intégration européenne plus poussée si l’occasion se présente, par considération pour l’avis de la population. Dans une période où l’Europe essaie de se redéfinir pour le vingt et unième siècle, cet échec serait un énorme handicap.

Une métaphore de l’Europe

Si cet Euro devait faire ressortir un argument politique, alors il devrait plutôt être pour l’Europe que contre. Comme l’UE, le championnat européen s’est étendu et développé depuis ses timides débuts pour devenir la célébration du foot telle que nous la connaissons en ce moment. Chacun a une équipe préférée mais reconnaît le mérite des autres. Des équipes différentes ont des styles différents, pourtant le tournoi célèbre une culture commune. L’entraîneur des Anglais est suédois, celui des Grecs allemand, et beaucoup de joueurs de haut niveau exercent leur profession à l’extérieur de leur pays.

L’Euro 2004 n’est pas qu’un simple tournoi. C’est une métaphore de ce que l’Europe devrait devenir.