Drungli : le voyage ou la chasse à la liberté

Article publié le 16 avril 2013
Article publié le 16 avril 2013
Orsi, 29 ans est Hongroise. Ereid, son partenaire âgé de 35 ans est albanais et vit en Italie. Tous les deux sont diplômés : elle en économie, lui en ingénierie et études maritimes. Ce couple nous explique pourquoi ils ont commercialisé leur moteur de recherche Drungli en faisant appel à l'esprit d'aventure et à la spontanéité des Internautes.

cafebabel.com : Vous avez fait connaissance par l'intermédiaire du Couchsurfing. Ce genre de rencontres a-t-il changé aujourd'hui ?

Orsi Tóth : On était tous les deux des couchsurfers actifs durant cinq ans. Nous accueillons encore occasionnellement des hôtes déjà rencontrés sur le réseau CS et cela nous fait toujours plaisir. C'est un moyen de lever un peu le voile sur son intimité, d'ouvrir sa porte à un inconnu, de se confier à lui et de s'exprimer librement tout en échangeant différents points de vue sur le monde. Durant tout ce temps, nous avons accumulé pas mal de merveilleux souvenirs. Une virée en moto sur l'Île de Wight... Tenter de voir le soleil se lever sur Gellért, l'une des collines de Budapest en compagnie de surfers italiens... Bien sûr, quand tu pratiques une chose depuis longtemps, tu finis inévitablement par croire que c'était mieux au commencement. Entre temps, la nostalgie s'est installée.

« Je constate que le couch surfing est désormais devenu une entreprise. Je le regrette un peu »

Je constate que le couch surfing est désormais devenu une entreprise. Je le regrette un peu. Non parce que la recherche du profit est un mal en soi, mais parce que nous avons tous besoin de plus d'organisation sans faire pour autant des bénéfices.  Surtout quand il est question d'hospitalité. Cependant, nous restons curieux et j'aimerais bien savoir comment le site actuel et la communauté évolueront. En espérant qu'ils façonneront un modèle d'entreprise qui ne dénaturera pas l'esprit initial du projet. Car il ne s'agit pas d'un simple arrangement gratuit mais d'un hébergement qui engage chacun des protagonistes dans un processus d'investissement intellectuel et affectif. Néanmoins, si l'on considère encore aujourd'hui que cette autre manière de voyager est intimement liée à un certain état d'esprit vis à vis d'autrui, dans ce cas le couch surfing reste toujours actuel et pertinent.

cafebabel.com : Comment en êtes-vous arrivés à inventer votre propre concept de voyages d'affaires ?

O : D'une certaine façon, c'était facile. Ereid voulait l'utiliser lui-même.

Ereid Gjergji : L'idée de partir sans perdre de temps et, bien entendu, sans dépenser trop d'argent était excitante et stimulante pour nous. En bref, quelque chose que nous ne trouvions pas sur d'autres sites.

cafebabel.com : Cela peut-il toutefois être rentable ? Avez-vous reçu l'aide de conseillers ou de mentors ?

O: Il est important d'avoir des modèles d'entreprise en tête. La rentabilité fait sans aucun doute partie de notre projet. Mais cette structure qui tient sur plusieurs pieds a été mûrement pensée et ajustée durant les 18 derniers mois. Notre objectif est de parvenir à un équilibre au cours des 12 mois qui viennent. En fait, nos meilleurs conseillers sont nos utilisateurs. Vraiment surpris par notre demande, ils nous ont transmis leurs suggestions en vue de nous faire savoir ce dont ils avaient besoin afin de planifier leurs voyages plus facilement. C'est une grande source d'inspiration pour nous.

cafebabel.com : Quelles différences ou similarités découvrez-vous en travaillant ensemble ?

E : Ce qui nous unit ou nous divise est lié à nos caractères . Tout individu qui, comme nous, voyage beaucoup ressent intensément ce que signifie devenir citoyen du monde. Autrement dit : être une partie de l'Humanité en mouvement qui se transforme à chaque nouvelle confrontation avec d'autres gens. Nous sommes celles et ceux que nous rencontrons.

Milan.

O : Nous avons l'habitude de considérer les différences culturelles comme autant de sources de réflexion et de divertissement. La question est : comment s'y adapter et comment l'accepter ? Mais aussi, comment se mesure la distance qui nous sépare culturellement des autres ? Dans notre démarche, Ereid et moi nous nous complétons très bien. Il m'est impossible ici de mentionner une quelconque différence culturelle notable entre nous si ce n'est que lui est un peu plus décontracté que moi qui suis plus sujet au stress. De plus, je ne suis pas certaine que le travail éthique revendique une nationalité particulière. Depuis que nous nous démenons avec obstination et énergie, nous nous stimulons sans cesse et nous nous poussons réciproquement à toujours aller de l'avant.

cafebabel.com : Par l'intermédiaire de réservations aux tarifs avantageux, vous vous servez d'un outil commercial qui fait appel à l'esprit d'aventure et à la spontanéité. Ne craignez-vous pas que cette manière de vivre - par exemple réserver au saut du lit une place à bord du premier vol à destination d'Oz - ne soit plus désormais tout à fait dans l'air du temps ? Au moment où la plupart des jeunes européens vivent sur un continent en proie à la récession : cela peut-il encore fonctionner ?

E : Le désir d'aventure, sans trop s'encombrer de superstructures, est un trait dominant chez les gens spontanés comme il l'était pour des pionniers tels que Christophe Colomb ou Amerigo Vespucci. C'est l'esprit de ceux qui abordent d'autres rivages en se défaisant de cette arrogance qui nous pousse souvent à voir le monde tel qu'on se l'imagine. Le voyage est comme une renaissance de soi-même parce qu'on y découvre sur son propre compte des choses qu'on ignorait jusqu'alors.

« Ce 'Zeitgeist' (esprit du temps) s'impose à présent parce que les possibilités technologiques lui permettant de s'épanouir existent »

O: C'est la manière dont nous voulons vivre. Cet 'idéal' de vie a de multiples racines. Le secteur du voyage se présente comme un grand marché, raison pour laquelle il est difficile de définir précisément ce qui incite quelqu'un à voyager et quelle sont les tendances qui se dessinent. Ce 'Zeitgeist' (esprit du temps) s'impose à présent parce que les possibilités technologiques lui permettant de s'épanouir existent. Il est ainsi possible aujourd'hui de travailler à distance ou de dénicher, via Internet, un bon nombre de choses agréables à entreprendre pour gagner de l'argent. Tu peux même, si ça te chante, appeler tous les soirs ta maman sur Skype !

D'autre part, je crois que la proportion croissante de freedom-hunters au sein de la nouvelle génération résulte de la crise ambiante. Dans une société où les modèles traditionnels de vie et d'emploi ne fonctionnent plus, tout un potentiel de créativité aspire à quitter le navire : afin de cibler de nouveaux objectifs, il est donc moins risqué d'expérimenter de nouvelles solutions que de rester tranquillement à bord. Bien entendu, face à la réalité, cette tendance correspond à une sorte de fuite. Mais dans le genre, on en a connu des pires !

cafebabel.com : Au sujet des voyages en Europe, quelles sont d'après vous les tendances qui se dessinent ? Pouvez-vous esquisser les contours de 'l'air du temps' futur qui se profile ?

O: Pour notre génération et la suivante, il est devenu tout à fait naturel de sauter dans le premier avion venu. Or, quand un phénomène de société devient naturel, il a besoin de prospérer. Lorsque je vois apparaître les premières lignes vertes et d'autres services tournés vers le développement durable, cela m'interpelle. Je suis impatiente de voir comment les tours autogérés et les différentes activités migratoires sur des sites comme Gidsy vont évoluer. Je suis aussi curieuse de savoir les changements que les compagnies effectueront dans leur stratégie. Les transports aériens sont devenus si essentiels pour les masses que les prestataires de services préfèrent, en échange de tarifs revus à la baisse, mettre en place de nouvelles règlementations et dire adieu au côté glamour des voyages en avion d'antan. C'est aussi, dans cette industrie, la recherche d'un indice minimum nécessaire et la situation financière actuelle des Européens qui donne le la à cette tendance.

Photos : Une © Orsi Tóth tumblr officiel  ; Texte  © Drungli sur flickr