Droits LGBTI en Turquie : mais que fait la police ?

Article publié le 16 juillet 2015
Article publié le 16 juillet 2015

Répression de la Gay Pride d'Istanbul il y a quelques semaines, affiches homophobes à Ankara quelques jours plus tard et la glaçante aggression d'une des figures charismatiques de l'activisme LGBTI et pro-sex workers en Turquie. Le tout, en quelques jours. Mais que se passe-t-il en Turquie concernant les minorité sexuelles?

Tout a commencé le dimanche 28 juin. Deux jours après l'approbation des mariages égalitaires par la Cour suprême des États-Unis, la police turque réprimait au karcher, aux balles en caoutchouc et aux gaz lacrymogènes, la traditionnelle marche des fiertés d'Istanbul

Depuis 2003, Istanbul celébrait sa Pride dans un climat relativement serein. En 2011 déjà, des milliers de personnes y avaient pris part pour un des défilés les plus courus de toute l'Europe orientale. À savoir, cette tranche du Vieux Continent où les droits LGBTI (lesbiens, gays, bisexuels, transexuels et intersexuels) sont difficilement reconnus.

Ensuite, le 7 juillet dernier, certaines rues d'Ankara ont éte tapissées d'affiches avec des menaces de mort envers la communauté homosexuelle, signées par la Young islamic defense. Les tracts disaient : « Tous ceux qui se comportent mal et adhèrent à la pratique du peuple de Loth, doivent-ils être tués ? ». Une référence évidente à la sodomie, qui remonte à la tradition biblique (mais incluse aussi dans le Coran) de Sodome et Ghomorrhe.

Qui a peur de la visibilité des LGBTI turcs

La suspicion qu'il puisse y avoir une volonté politique, dissimulée mais non moins désireuse de lancer un message clair et opposé à des « concessions » supplémentaires au bénéfice des minorités LGBTI, ne serait pas une nouveauté en Turquie. Selon les militants, l'administration publique n'a jamais soutenu totalement des manifestations comme l'Istanbul pride.

Sur recommandation de Yuri Guaiana de l'association Certi Diritti, nous nous sommes tournés vers la personne de Kemal Ördek, co-fondateur de Red Umbrella et activiste chevronné en Turquie, pour la reconnaissance des droits LGBTI et ceux des sex workers. L'avis d'Ördek sur la répression de la part de la police d'Istanbul était cependant modérée : il ne voyait pas dans le comportement des agents une matrice anti-occidentale, islamiste ou un complot, mais un désir mal déguisé d'amoindrir la visibilité des LGBTI turcs qui, selon lui, seraient aujourd'hui soutenus par des membres du parlement, des personnages du monde du spectacle et une bonne partie de la société.

« Je vais te tuer en te baisant »

Quelques jours plus tard, le 9 juillet, la nouvelle glaçante de l'aggression de Kemal Ördek circulait. Dans son domicile d'Ankara, l'activiste a été brutalisé, volé et violé. Lui même a déclaré la nouvelle via les réseaux sociaux. La peur, la douleur « du corps et de l'esprit », l'expédition au guichet automatique pour retirer de l'argent sous la menace de ses « Je vais te tuer en te baisant, n'essaye pas de porter plainte, on te couperait la tête, on te tuerait. »

Les détails quant aux violences physiques et psychologiques n'accusent pas seulement ses aggresseurs. Dans le colimateur ? Les Forces de l'ordre qui, croisées par hasard dans la rue, ont au début fait taire Kemal Ördek alors qu'il cherchait leur protection. Les trois assaillants se sont justifiés devant les policiers en disant : « Ne faites pas attention aux dires de ce pédé... C'est lui qui nous a invités chez lui, vous savez comment sont ces gens là. » Les agents n'ont pas levé le petit doigt devant les menaces de mort proférées par ses aggresseurs pendant des heures, au sein même du commissariat. Un mur. La police a même cherché à nier le viol et à le dissuader de porter plainte. Un policier, aurait dit selon, selon Ördek : « N'ayez crainte, s'il vous dénonce, dénoncez-le aussi pour diffamation. » Le militant est convaincu qu'il risque sa vie en ce moment car ses persécuteurs sont libres : ils connaissent son adresse et continuent de le menacer par téléphone. L'insulte « Peuple de Loth », est aussi le terme utilisé par un des policiers dans le récit de la descente aux Enfers d'Ördek. 

Un parcours difficile

Lors des jours qui ont suivi son aggression, une page Facebook a été  créée en hommage à Ördek. On y demande d'envoyer des lettres de plainte au gouvernement turc, on fait appel à la mobilisation, si besoin est, à organiser des sit-in de protestation.

Devant une telle expérience personnelle, peut-être qu'un activiste comme Kemal trouverait un peu de réconfort dans la nouvelle « positive » - en provenance du parquet d'Izmir -  ces jours-ci : trois condamnations à 27 ans de prison pour le viol d'une prostituée transexuelle, en 2014.

Deux faces de la même médaille, difficile à cerner. Trop tôt sans doute pour en tirer des conclusions, mais il est naturel d'entrevoir de nouvelles ombres se condenser tout au long du parcours de la Turquie vers une rconnaissance totale (et surtout une complète acceptation) des droits civils. Pendant ce temps, le Haut commissariat pour les droits de l'homme de l'ONU a condamné la montée de violence, demandant aux autorités turques  d'agir « pour combattre la violence et la discrimination homophobe et transphobe » et « assurer que les victimes LGBTI soient traitées avec respect et diginité, ayant accès aux mécanismes de protection et aux soins ». Tout ce qui a été nié à Kemal Ördek.