Droit d'étudier : une histoire italienne  #2

Article publié le 23 octobre 2013
Article publié le 23 octobre 2013

Suite et fin de notre reportage-enquête sur le droit d'étudier en Italie menée par RUN  (Réseau Universitaire National) pour cafébabel. Tandis que les étudiants rêvent les yeux ouverts, la classe politique regarde ailleurs. Et personne ne voit rien.

Voici la seconde partie de l’enquête-reportage sur le droit d’étudier en Italie menée par RUN (Réseau Universitaire National) pour cafébabel. Vous pouvez lire la première partie ici.

A Catane, une grande partie de l’université abrite un  monastère antique. A l’intérieur, on trouve deux cloîtres et différentes colonnades byzantines. Sur le rebord, d’énormes fenêtres s’ouvrent sur le vert des jardins, les jeunes étudient deux par deux. Sur un banc, nous rencontrons Giulia et Salvatore. Mais aucun des deux n’étudie ici. Giulia a terminé le lycée, elle a trouvé un petit boulot en tant que serveuse : « j’aurai voulu m’inscrire en fac de droit, ici à Catane. En théorie j’aurais eu  droit à la bourse étudiante : chez moi, mon père est le seul à travailler, il est prof au lycée. Mais je n’aurais jamais reçu la bourse parce que les fonds sont insuffisants », nous révèle Giulia. Elle n’est malheureusement pas un cas isolé : chaque année, en Italie, environ 180 000 étudiants auraient droit d’être boursiers mais un sur trois n’en bénéficie par manque de fonds.  Plus de 60 000 jeunes qui voudraient étudier – et auraient le droit de recevoir une aide d’après la Constitution italienne – se découvrent « aptes mais pas bénéficiaires ». C’est ainsi que Giulia et tant d’autres jeunes comme elle se désistent : « j’ai préféré miser sur le travail, gagner quelque chose plutôt que de commencer l’Université » dit-elle. (données eurostudent-italia.it, ndlr).

le mirage d'Europe 2020

Elle n’est que l’une des 58 000 étudiants fantômes que le système universitaire italien a perdu en chemin ces 10 dernières années (-17%) : pour vous donner une idée, c’est comme si toute une université de taille moyenne avait disparue. Et dire que la stratégie Europe 2020 demande aux pays de l’UE, y compris l’Italie, que d’ici dix ans il y ait 40% de diplômés sur la base de la population totale du pays. Mais aujourd’hui, l’Italie doit se contenter de 27% de diplômés et s’éloigne toujours plus de l’objectif.

Quant à Salvatore, il voulait aller étudier dans une autre région, quitter le nid familial comme le font tant d’autres jeunes du même âge partis dans les quatre coins du monde. Salvaotre a choisi la physique « mes parents ne pouvaient pas m’aider financièrement. J’ai donc cherché l’endroit où c’était financièrement le plus avantageux d’aller étudier. J’ai découvert que la Toscane satisfait 100% des demandes de bourse d’études. J’ai décidé de m’inscrire à Pise : j’ai effectué une demande de bourse qui a été acceptée. Je n’ai pas obtenu de logement universitaire parce que j’étais à un échelon trop bas. Mais en échange, je reçois une aide conséquente pour le loyer et la carte de cantine », raconte-il.

Comme Salvatore, beaucoup d’étudiants s’inscrivent à l’Université non pas en fonction de la qualité de l’enseignement, mais en profitant du système régional le plus avantageux pour avoir le droit détudier. 60% des jeunes méridionaux décident de quitter leur région pour aller étudier dans les endroits offrants des meilleurs services et opportunités.

Manoeuvre pro-fumeuses

En février dernier, afin de répondre à ce problème, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Francesco Profumo, s’apprêtait à émaner le décret sur les Niveaux Essentiels des Prestations, introduits par la réforme constitutionnelle de 2001. Ce décret aurait dû définir les dépenses financées par l’Etat pour chaque étudiant, ces coûts étant divisée en 5 secteurs fondamentaux : le logement, la restauration, les transports, le matériel didactique et l’accès à la culture. Mais la solution du ministre ne prévoyait pas une augmentation des fonds mis à disposition, plutôt une limitation des bénéficiaires potentiels. Pour obtenir une statistique de « couverture totale » et faire disparaître la figure paradoxale des « aptes mais pas bénéficiaires », des conditions d’accès plus restreintes étaient proposées. Quel aurait été le résultat potentiel ? Hormis une loi de l’Etat, des milliers de bourses étudiantes auraient été supprimée. Y compris celle de Salvatore.

Par chance, grâce à la mobilisation des étudiants, ce décret n’a pas été approuvé. Mais aujourd’hui, dans beaucoup de régions, la stratégie est la même : réduire le nombre d’étudiants qui figurent comme aptes à recevoir une bourse étudiante, de façon à pouvoir déclarer un pourcentage supérieur de couverture des bourses. Le mot « mérite » devient ainsi le cheval de bataille pour justifier des choix politiquement restreints et socialement iniques.  Le droit d’étudier renvoie pourtant à d’autres principes : c’est une question d’opportunité égales et d’accès au « savoir ». Pour pouvoir garantir ces deux plans, il faut les séparer. On peut récompenser les méritants seulement si tout le monde a la possibilité d’étudier. Tant que cette possibilité ne sera offerte à des dizaines d’étudiants italiens, le système universitaire italien ne pourra pas mettre en place une méritocratie. Au contraire : ça bloquera toute possibilité de mobilité sociale.

Vidéo Credits: rai/youtube