Drogue dure à Francfort : le vaccin de la rue

Article publié le 18 août 2011
Article publié le 18 août 2011
Sous l’ombre des gratte-ciels qui abritent les banques de Francfort, le quartier de la gare est le lieu de concentration maximale de drogue et de prostitution. Mais chaque jour, il y en a qui cherchent à faire la différence. Ce sont les travailleurs de rue, qui aident et écoutent au lieu de juger.

« Cela fait dix ans que je suis arrivée ici. J’avais déjà travaillé comme éducatrice de rue avant avec des toxicomanes et des prostituées à Berlin et à Hambourg, et je pensais que plus rien ne pouvait m’impressionner. Et puis je suis arrivée à Francfort et j’ai changé d’idée. »

Pour les éducateurs de rue, Francfort signifie surtout Bahnhofsviertel, le quartier de la gare, où un morceau de rue abrite une concentration très élevée de toxicomanes et de prostituées ainsi que tout le microcosme qui va avec. Avec Amsterdam, Hambourg et Zurich, Francfort a compté parmi les villes européennes les plus concernées par la vague de drogue (et successivement par la propagation du HIV) des années 80, mais elle a aussi été à l’avant-garde quant à l’idée de concevoir une nouvelle façon de s’occuper des problèmes liés à la dépendance aux substances. Zurich a choisi la distribution contrôlée de la soi-disant « héroïne d’État », tandis que Amsterdam a quant à elle misé sur la tolérance à l’égard des drogues légères et sur la prévention dans les écoles. À présent, elle affiche un pourcentage de consommateurs de drogues légères et de drogues dures inférieur à celui des pays appliquant la « tolérance zéro ».

« Mais moi, je dois dénoncer ! »

« De temps en temps, un policier me dit qu’au fond, nous faisons le même travail »

En Allemagne, même il y a 15 ans, pour pouvoir recevoir de l’aide, un toxicomane devait fixer un rendez-vous avec un éducateur qui ne pouvait généralement le recevoir qu’après plusieurs semaines d’attente. Les premiers projets pilote sont ensuite apparus, et il y a maintenant une structure bien développée d’aide, d’assistance et de conseil, fondée sur le travail des éducateurs de rue, basée sur la confiance et sur la confidentialité. Les éducateurs sont tenus au silence : ils ne peuvent révéler les données personnelles des personnes auxquelles ils viennent en aide, et encore moins les dénoncer à la police. Ce sont les règles de la rue pour établir une confiance et rendre possible un rapport le plus franc qu’il soit entre éducateurs et consommateurs.

Veronika qui, dans sa ville, en République tchèque, est volontaire dans un centre qui s’occupe aussi de jeunes dépendants aux substances, regarde nos « guides » d’un air stupéfait,. Et blâme la traduction simultanée précaire et vacillante entre l’allemand, l’anglais et le tchèque. « Mais moi je dois dénoncer ! Je suis obligée de signaler à la police si je trouve quelqu’un qui vend de la drogue ! », dit-elle aux éducateurs de rue allemands qui hochent la tête en signe de désapprobation. La confiance avant tout. « De temps en temps, un policier me dit qu’au fond, nous faisons le même travail », nous dit J., tête rasée et bras tatoué, qui travaille depuis quinze ans dans les rues de Bahnhofsviertel en tant qu’éducateur. « Je réponds que ce n’est pas la même chose, que notre travail est très différent. »

Seringues, hygiène, HIV et Café Fix

Chaque mois, une rencontre officielle est organisée entre les associations, les éducateurs et la police pour analyser les problèmes et trouver des solutions. Un bar-point de rencontre, le Café Fix, qui a ouvert en 1990, offre des repas chauds au prix symbolique de 1,50€ ainsi que la possibilité d’y trouver refuge, de s’asseoir, de quitter la rue. Pendant que je le traverse, j’observe les consommateurs, les toxicomanes, affalés sur des tables, recroquevillés, ou en train de marcher lentement, repliés sur eux-mêmes, amaigris à cause de leur dépendance, et sans force. Dans une capsule de verre anti-choc qui donne sur la rue, un éducateur retire les seringues usagées et en distribue de nouvelles, scellées. Une seringue usagée, remplacée par une seringue neuve. Francfort a été l’une des premières villes à expérimenter la distribution de seringues stériles afin d’endiguer la propagation du HIV et de l’hépatite C.

Le Cafè Fix se trouve au rez-de-chaussée d’un immeuble de plusieurs étages situé sur Moselstraße. Il offre plusieurs services : en plus des consultations en tant que telles, il y a une structure médicale avec divers cabinets médicaux équipés. Il y a aussi un magasin de vêtements de seconde main à disposition des consommateurs, et une pièce où se trouvent douche et produits pour l’hygiène corporelle. Puis, un cabinet médical pour l’administration de méthadone et d’autres substances de désintoxication, pour ceux qui ont commencé la thérapie de substitution.

Les salles d’injections : peut-on se piquer avec le soutien de l’Etat ?

Quelques bâtiments plus loin, nous visitons une « salle d’injection », un des sujets préférés de la polémique conventionnelle italienne quant au présumé « laxisme » d’Europe du Nord. Celle que nous visitons est ouverte tous les jours de 11h à 23h, il y a quinze places, une salle d’attente, et cinq éducateurs y assurent leur service en même temps. Deux contrôlent la porte, un s’occupe de garder la « pièce » en elle-même, et deux autres gèrent le front desk. « S’ils viennent pour la première fois, ils doivent s’inscrire, nous dit la responsable, et nous montrer leurs papiers d’identité. Chaque fois qu’un consommateur se représente, nous le contrôlons à l’aide de l’ordinateur. Il nous montre la drogue qu’il a sur lui, nous lui donnons le kit et le faisons entrer dans la salle ». Le kit contient une seringue, du désinfectant, un morceau de coton, une petite cuillère, et d’autres objets utiles pour préparer les doses. « Aucun type de vente ni d’échange de substances n’est autorisé ici. Ils doivent déjà avoir la drogue avec eux ». Aucune héroïne d’État donc, juste une tentative de recréer des conditions hygiéno-sanitaires meilleures que dans la rue.

Lire « Les salles d'injections en Europe : piqûres politiques ou panacée sociale ? » sur cafebabel.com

Dans un monde idéal, nous n’aurions pas besoin de salles d’injections, et nous ne devrions pas combattre la dépendance non plus. Mais le monde réel est différent, et il a le visage de Bahnhofsviertel. Quant à ceux qui pensent que les salles d’injection sont une justification morale qui permet aux toxicomanes de continuer à se droguer avec le consentement de l’État, ils devraient venir jeter un coup d’œil ici, et comprendre que personne n’a besoin de se trouver un alibi. La dépendance est une maladie. Et on ne se bat pas contre elle avec pour seul remède, la force de la volonté.

La rue est violente, le travail l'est tout autant

« Ne croyez pas que nos consommateurs sont les seuls toxicomanes de Francfort. Il y a tellement de gens qui chaque jour prennent des décisions importantes au travail, et le font sous l’effet de drogues. »

Tandis que nous observons le va-et-vient de toxicomanes, de prostituées, d’éducateurs et de gens communs, une longue Mercedes aux vitres teintées passe devant nous. Alzando la regarde, c’est la Main Tower et ce sont les gratte-ciels de Francfort. Parce que nous sommes dans le cœur financier de l’Europe, et la Banque centrale européenne n’est pas loin. « La majeure partie de nos consommateurs n’a pas de travail, elle est sans qualifications et n’a pas terminé l’école. Elle vient de la pauvreté. Quant ils arrivent à Bahnhofsviertel, ils en ont déjà vu de toutes les couleurs. Nos consommateurs les plus âgés ont 60, 65 ans. Mais il n’y en a pas beaucoup – dit J., sans détourner le regard de la rue. Ne croyez pas que nos consommateurs sont les seuls toxicomanes de Francfort. Il y a tellement de gens qui chaque jour prennent des décisions importantes au travail, et le font sous l’effet de drogues. »

Travailler comme éducateur de rue à Bahnhofsviertel ne doit pas être facile. La rue est violente, le travail l’est tout autant, et les ressources sont chaque fois moins importantes. De plus, satisfaction et succès ne sont pas à l’ordre du jour, parce que le chemin pour sortir de la drogue n’est pas simple à parcourir. Nous demandons à J. si certains arrivent au bout du tunnel. « Quelques-uns », nous répond-il.

Photo: Une (cc) (cc)itabe/flickr ; Texte: Hauptbahnhof (cc) Nils Bremer/flickr; (cc) e_monk/flickr