Donald Trump : pourquoi il annoncait déjà la couleur en 1987

Article publié le 7 juin 2016
Article publié le 7 juin 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

C’est le moment incontournable et solennel du débat des primaires républicaines, celui où l'homme d'affaires Donald Trump, Donald Drumpf pour l'humoriste John Oliver, doit se présenter. A cet instant précis, il ne peut s’empêcher de commencer l’échange par « Mon nom est Donald Trump. J'ai écrit The Art of the Deal qui s’est vendu à un million d’exemplaires ». Le ton est donné, l’homme n’est pas seulement un businessman chevronné, un tribun tumultueux ou le pourfendeur d’un système politique à bout de souffle ; c’est est également un auteur à succès, qui a fait de son business un art avec un A majuscule. Au moment où l’homme redessine l’échiquier politique américain au terme d'un putsch-surprise sur l’électorat conservateur, il convient de mieux comprendre l’animal politique qu’est devenu Trump au travers de l’entrepreneur qu’il était dans les années 80.

Le goût acidulé et fluo des années 80

Trump mentionne son livre très fréquemment et il le classe parmi ses plus belles réussites entre la Trump Tower et son rôle dans The Boss (émission de téléréalité qui l’a fait connaitre du grand public grâce au slogan « vous êtes viré »). Dès sa publication, The Art of the deal est entré directement en tête de la liste des best-sellers du New York Times et, avec un million d’exemplaires vendus, y est resté pendant 51 semaines. En son temps, ce livre a été un véritable phénomène d’édition, se classant entre « Le Monde selon Garp » de John Irving et la méthode d’aérobic de Jane Fonda. Quelle que soit sa place dans la mythologie personnelle de Donald Trump, « The Art of the Deal » est une fascinante machine à remonter le temps qui nous replonge directement dans l’Amérique flashy des années 80 et dresse le portrait d’un baby Reagan aux nombreuses réussites entrepreneuriales. Ce livre n’est pas à proprement parler un précis de management, mais plutôt une sorte de fourre-tout mêlant anecdotes sur ses transactions immobilières, promotion de son équipe de football et, sur le ton de la confidence, quelques aspects de sa personnalité.

Family man, gouailleur et jet-setter

Le Trump qui se dégage de The Art of the deal est un personnage beaucoup plus apaisé, plus chaleureux, et probablement plus heureux que l'homme qui domine les débats aujourd'hui. Il s’y dépeint comme un oncle aimant, un enfant respectueux, un père attentif passant des matinées à inspecter les salles de classe de ses enfants, et un mari follement amoureux de sa femme, Ivana. Quand Ivana rencontre Donald Trump en 1976, elle n'est encore que top model, mais lui a déjà hérité de l'empire immobilier paternel. Ils se marient rapidement et deviennent le couple incontournable de la jet set new-yorkaise. Rien n'est impossible pour les Trump : triplex avec vue sur Central Park, Boeing privé, garde-robe d'un demi-million de dollars par an. Entouré de luxe et de courtisans, Trump semble se rendre compte qu'il vit une vie absurde et souligne que «contrairement à ce que les gens pensent, je n’aime pas particulièrement étaler ma vie personnelle dans la presse».

Le ton du livre est souvent léger, parfois ironique. Alors qu’aujourd’hui Trump revendique une filiation naturelle avec les grands mouvements évangélistes, dans les années 80 il comparait l’Eucharistie à un cracker et l’archevêque de New York à un « homme d'affaires avec de grands instincts politiques ».

L’homme de réseaux

Trump en action est avant tout un homme d’influence, qui sait opportunément basculer de gauche à droite et remettre la balle au centre de ses intérêts. Pour mener au mieux ses affaires, il démarche, discute, dialogue, négocie, manipule et affronte. Même un franc-tireur a besoin des autres pour mettre en place ses onze principes (penser grand, voir loin, prendre du plaisir au travail, multiplier les opportunités, faire « fructifier » son réseau …) qui le mènent au le succès. Considéré comme le promoteur immobilier qui a redessiné Manhattan en s’alliant avec la mafia, il porte alors la communication à des niveaux rarement atteints en bousculant les règles. On connaît le talent de Trump pour les relations publiques, c'est un des premiers patrons à avoir compris l'impact de sa propre médiatisation tant au niveau interne qu'externe. Ses employés sont portés par son talent, ses actionnaires sont fiers d'être à ses côtés, Trump est sa propre marque caricaturée sous les traits de Daniel Clamp dans Gremlins 2 de Joe Dante en 1990.

L’Art de la guerre

Pour Trump, le succès n’est possible que pour ceux prêts à mener une guerre totale. Si un obstacle se présente sur son chemin, il n’hésite pas à utiliser tous les moyens possibles. Il poursuit en justice, manipule l'opinion publique, va chercher le soutien des politiques, voire des syndicats, et tape sur ses concurrents de toutes ses forces. Outsider en guerre contre la puissante NFL, il attaque l’institution pour abus de position dominante dans le seul but d’augmenter la notoriété d’une équipe quasi inconnue qu’il venait de racheter. Pour Trump, la rage favorise la victoire et, suivant les préceptes de Sun Tzu, l'essence de la guerre psychologique réside dans la multiplicité des angles d’attaque destinés à déstabiliser l’adversaire et emporter la victoire.

L’homme Alpha par opportunisme ou par nature ?

Ce dernier point est, je pense, celui qui transparait le plus du personnage et aide à comprendre son ascension politique. Cet homme écrit comme il pense, pense comme il parle. Il vise loin, n’a aucune inhibition et beaucoup d'ambition. « La plupart des gens pensent petit, parce que la plupart des gens ont peur du succès, peur de prendre des décisions, peur de gagner », écrit-il. « Et cela donne pour des gens comme moi un grand avantage (…) je ne reste pas concentré sur une opportunité ou une approche. Comme un jongleur, je lance un maximum de quilles en l’air et si je n’en rattrape qu’une, elle me rendra riche ».

Même si, sur la forme, le Trump de 1987 est très loin de celui de 2016, sur le fond, l’ambition est la même : contrôler, profiter, maximiser les opportunités. On peut continuer à s’interroger sur le personnage mais on ne peut nier que, comme Sarah Palin en 2008, le favori à l’investiture républicaine est devenu en quelques mois le champion incontesté de la culture populaire de droite par opportunisme plus que par conviction.

Tout était déjà écrit dans « The Art of the Deal » ...