Dominique Perrault : le « Monsieur plus » de l'architecture

Article publié le 17 juillet 2006
Article publié le 17 juillet 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Eclectique, fantasque, conceptuel, le bouillonant architecte français Dominique Perrault nous raconte son histoire, ses projets et sa philosophie. Et ce qui le fait languir : bâtir un musée.

Le métro file devant la masse imposante de la Bibliothèque François Mitterrand puis s'éloigne vers le sud-est de Paris. Les nuages se reflètent sur les parois vitrées de ce bâtiment, dans lequel se trouve le cabinet de l'architecte qui l'a dessiné, Dominique Perrault. Entrée A, septième étage. L'ascenseur commence à monter, et Paris apparaît au couchant dans toute sa vitalité, dans le grouillement des voitures, des trains et des chantiers. On arrive alors dans un bureau en open space, encombré par des dizaines de tables alignées couvertes de papiers, de plastiques et d'ordinateurs.

Nait-on architecte ?

Dominique Perrault apparaît dans une tenue noire, avec une barbe de deux jours et quelques cheveux blancs. Nous nous asseyons dans une grande pièce éclairée par les rayons du soleil de la fin d’après-midi. « Je suis parti de rien et ne suis arrivé à rien, explique-t-il immédiatement. Je n'ai jamais voulu être architecte. Aujourd'hui encore moins qu'hier. Les architectes qui ont cette ambition arriveront seulement à être architectes. Alors que ceux qui le deviennent sans le vouloir seront beaucoup plus qu'architectes. Et moi je voulais être un artiste. » Il me raconte qu'étant jeune il a eu une grande passion pour la peinture : « un art extrêmement gestuel, violent, fait de chiffons imbibés d'essence sur des toiles cirées. » Avec une pointe d'ironie teintée de regret il me raconte que ses parents voulaient qu'il fasse un vrai métier. « Et puis l'architecture est un métier très long, coûteux, dur, qui ne m'a pas permis de me livrer à ma passion pour la peinture. »

Aller au-delà, se transformer

Pendant ce temps, Paris continue à courir sous nos pieds. Perrault essaie de m'expliquer ce que signifie aller au-delà. « Aujourd'hui l'architecture est très encadrée, réductrice. Les architectes s'intéressent à l'architecture. Moi je m'intéresse au paysage, à la création d'une nouvelle nature. Une nature artificielle, avec des arbres bien sûr, mais des arbres construits. Concevoir des paysages comme des bâtiments, à l'intérieur desquels on construit ruelles, maisons, jardins, montagnes... dans lesquels les gens vivent, habitent, dorment. »

Paris correspond-elle à ce type de paysage ? La réponse est sans appel. « Paris est une ville pour touristes. Ce n'est plus une grande capitale. Aujourd'hui les villes intéressantes sont Grenoble, Lyon, Nantes, Lille, car elles sont en pleine transformation. L'avenir de la France est en province. Pas à Paris. »

Concevoir est un processus lent

« Dans un projet, le plus difficile est de trouver la première idée. Ça remonte déjà à 30 ans, mais une fois qu'on a la première idée, la suite est plus facile. Une fois qu'on a la première idée, la seconde vient, puis une troisième, une quatrième... » Je le prends au mot et lui demande quelle a été sa première idée. Il me répond : « Laquelle ? Je ne sais pas, et il éclate de rire. Je ne sais pas par où j'ai commencé et je ne sais pas où je vais. En Russie on dit ‘Rien n'est possible, tout est possible.’ Ainsi pour un architecte rien n'est possible, mais pour l'architecture tout est possible. »

Mais qu'est-ce qu'un projet au fond ? « Un projet est un processus conceptuel, une attitude qui évolue, se contredit, se modifie, s'adapte, se transforme. Et je trouve ça extraordinaire. Au cours d'un processus on parle politique, économie, fonctionnalité, expérience et esthétique. »

Ses travaux sont visibles dans le monde entier mais il avoue que le complexe du Vélodrome et de la piscine de Berlin constitue son manifeste. « C'est un édifice qui restera dans l'histoire de l'architecture. Un édifice capable de créer un lieu au-delà de lui-même. Ce n'est pas une architecture qui se met en scène, mais une architecture qui crée une nouvelle mise en scène. »

La Bibliothèque François Mitterrand

Perrault a certainement imposé sa marque à Paris. En 1989 commencent les travaux de la Bibliothèque Nationale de France.

Mitterrand, le Président de la République de l'époque, choisit le projet de Perrault. « Mitterrand avait une vision qui consistait à imaginer la transformation d'une société marquée par ses édifices. Il avait une vision de l'architecture liée à l'histoire parce que le savoir s'incarne dans l'architecture. Moi, je crois plutôt que l'architecture marque un territoire, la géographie. »

Avant la Bibliothèque Nationale, les grands projets architecturaux de Paris sont liés à des figures géométriques comme la pyramide du Louvre de l'architecte sino-américain Pei, l'arche de la Défense, ou le cercle de l'Opéra Bastille, qui sont tous des archétypes. « Au contraire la bibliothèque est un projet vide, abstrait. Un lieu qui fonctionne dans une dimension beaucoup plus conceptuelle. La bibliothèque crée un territoire, la pyramide marque l'histoire » affirme Perrault.

24 heures sur 24

La journée de travail commence au lever du soleil et se termine au coucher. Même s'il est vrai qu'avec des chantiers dans le monde entier, cela devient une activité non-stop. « A tout moment de la journée et de la nuit il y a un chantier en marche quelque part dans le monde. C'est incroyable. C'est la société contemporaine ! » Le projet de la Cour européenne de justice au Luxembourg, le théâtre Mariinsky II à Saint Pétersbourg, le Centre olympique de tennis à Madrid et l'Université féminine de Ewha en Corée du Sud figurent parmi les projets en cours. Mais Perrault a encore un désir à concrétiser : un musée. « Peu importe lequel, peu importe où. Je suis toujours arrivé second dans les concours pour la construction d'un musée ! »

Vers une architecture européenne

« Une architecture européenne existe » indique Perrault avec conviction. « Tous les pays en voie de développement cherchent à reconstruire une architecture européenne, quelque chose qui fait rêver. » Mais quelle est cette architecture européenne ? « Conformiste, bourgeoise, petite, confortable. Comme moi ! » me susurre-t-il, pour ensuite éclater de rire. Je quitte son bureau, fasciné par le monde de Perrault, qui joue et construit sans cesse de nouveaux raisonnements. Entre-temps la nuit est tombée, sans interrompre le grouillement incessant de Paris.